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77. Démocratictac

Les démocraties antiques n’ont jamais duré dans le temps et ressemblent à des oligarchies ou à des aristocraties. Au Moyen-Age, elle existe à l’échelle du village sous la forme d’assemblées communales, mais jusqu’à la Renaissance et bien au-delà, on ne rêve que de princes éclairés. Qu’en est-il aujourd’hui?

La Russie est une grande démocratie. Le président ne peut briguer que deux mandats de quatre ans… d’affilée. Vladimir Putin – grand démocrate – le sait bien: président de 2000 à 2008, premier ministre de 2008-2012, président de 2012 à 2018, Vladimir Putin vient d’être réélu pour quatre ans… avant d’être à nouveau premier ministre pour un mandat? Président pour deux? La Chine est une grande république populaire. Le président ne peut briguer que deux mandats de cinq ans… Xin Jinping – grand républicain – le sait bien: président depuis 2013, il a été réélu cette année… à vie!

Autant de kilomètres carrés et de millions d’hommes régis par des structures démocratiques poreuses entre l’exécutif, le judiciaire et le législatif qui in fine ne font qu’un; des structures démocratiques fragiles à l’abri de contre-pouvoirs et de médias indépendants, protégées par des lois ajustables à la gloire des autocrates d’antan.

Autant de kilomètres carrés et de millions d’hommes aux mains de dieux sourds et aveugles, charismatiques et manipulateurs qui réclament la construction mégalomane et aberrante de châteaux sur le sable. Le fantasme du prince éclairé à la vie dure dans la psyché du peuple et de ses représentants crédules qui favorisent l’avènement de colosses aux pieds d’argiles, de tigres de papier, d’anges aux ailes de cire qui s’abreuvent de la sueur et du sang du peuple et ne songent qu’à leur postérité, non à la destinée de leur peuple.

De l’autre côté de l’Atlantique, la structure démocratique est saine (même si la construction d’un mur ne la renforce pas), mais elle aussi est mise à l’épreuve par les gesticulations clownesques d’un vieil homme à l’ego encombrant. Plus près de nous, Merkel est affaiblie et ne trouve pas l’appétit de réformer l’Union. Macron se heurte à l’immobilisme ataviste de la société française – un héritage malheureux et paradoxal de la révolution. L’Inde et le Brésil ont fort à faire chez eux; le Japon et l’Angleterre tournent en rond à la recherche de leur identité perdue. Quant aux autres démocraties, elle sont trop insignifiantes pour créer une dynamique. Souvent paralysée (Italie), souvent usurpée (Philippines, Vénézuela), la démocratie a-t-elle encore un avenir?

Répondre oui ne suffit pas, il faut s’engager en votant et en élisant nos représentants. Si l’eau stagne, elle n’est plus oxygénée; les poissons meurent.

76. Barnum

Là-haut, les rayures bleues et rouges. Mais pourquoi avoir dressé le chapiteau sur une colline? Sur mon dos, le sac de jute m’irrite la peau. De part et d’autre, les cacahuètes tombent par des trous que tous mes doigts ne suffisent pas à boucher. La tente n’est plus très loin; le poids sur les épaules diminue. Arrivé en-haut, je décharge le sac vide: les animaux n’auront rien à manger. Une fois de plus, je redescends la colline en courant, charge mon dos d’un nouveau sac de jute plein à craquer et remonte. Et ainsi de suite – deux sacs, trois sacs, quatre sacs – jusqu’à ce que je trouve le sommeil.

« L’Antigone de Sophocle n’a pas grand chose à…
Alain, dont le pupitre se trouve à côté de l’évier, verse du détergent sur l’éponge saturée d’eau
… voir avec celle d’Anouilh; en effet, l’Antigone…
Simon me fait remarquer qu’un stylo a été lancé dans sa direction
… antique est une femme sûre d’elle et de son bon…
Nasser, qui parlait avec Laurent, se met à glousser
… droit, une femme mûre qui ne doute de son…
Nasser se saisit d’un stylo et dessine sur la main de son camarade déjà surchargée de motifs au stylo
… charme. Elle s’élève contre la tyrannie d’un Créon assoiffé de pouvoir, un Créon…
Alain pousse un cri à la manière d’un perroquet
… qui hait Antigone et cherche un prétexte pour la faire arrêter et…
Pierre, dont les amorces de dissertation son invariablement en lien avec les autos, lève la main et demande si les chars de l’époque avaient des pare-chocs absorbants
… éventuellement la faire emmurer. Anouilh, lui, met en scène une Antigone adolescente, dont la vision manichéenne tranche avec les compromis…
Hervé donne une tape sur la tête de son voisin qui repose sur ses bras croisés
… d’un Créon qui dirige Thèbes parce qu’il faut bien que quelqu’un le…
Pierre s’est retourné et saisi de la règle molle de Nasser avec laquelle il lui administre une tape sur la main
… fasse. Cette Antigone un peu gauche s’insurge contre le compromis et redoute de devenir comme…
Blaise prend des airs outrés et demande le silence
… Créon. »

Encore sept minutes. Sept minutes avant la cloche. Je perds le fil. Je m’arrête. Je dois tenir encore sept minutes. Sept longues minutes avant la fin du cours. Je demande le silence. Cinq fois. Je demande le silence sans hausser le ton. Cinq fois. Et l’obtiens jusqu’à ce qu’Alain se mette à pousser un cri. Un de ces cris bestiaux dont il a le secret. La note juvénile de ce cri serait agréable hors de ces murs; dans un cadre naturel. “Silence!” Rachel et Laure interrompent leur discussion et s’esclaffent. “Silence!”  Rachel se plaint de recevoir des coups de pied contre sa chaise. Surpris, l’innocent voisin de derrière, Hervé, lève les sourcils au ciel. Encore six minutes. J’intime l’ordre à Rachel de se déplacer. Elle refuse. J’insiste, elle fait deux voyages et s’installe à ma droite. Encore six longues minutes à tenir. Les paroles de John Lennon « happiness is a warm gun » résonne dans ma tête. J’imagine un pistolet encore chaud sur mon pupitre. L’arbre généalogique de la famille d’Antigone disparaît tout à coup de l’écran du beamer. Nasser en profite pour aller rechercher sa règle dans la poubelle. Omar  ironise sur le sort funeste de la famille d’Antigone. Pierre et son voisin sont à nouveau en grande conversation. Impuissant, je frappe du poing sur le rétroprojecteur. Je suis soulagé de constater que la vitre a résisté (j’en ai cassé une en octobre). Le silence enfin. Aussi fragile que la fine couche de glace dans l’ornière. Je pense à la promenade de ce soir. Dans les champs. Loin du bruit. Avec mon fils. Encore cinq minutes. Cinq interminables minutes à tenir. J’ai perdu le fil. Déjà les conversations ont repris. Je n’ai plus la force de continuer. De me battre. De les retenir contre leur gré. J’ai la nausée. Je me dirige vers la porte en silence. Je leur demande de sortir. Regards incrédules. Regards alarmés. On est renvoyé? Et ceux qui s’intéressent au cours, me demande Roger les yeux pleins de malice?

Je ne réponds rien. Ils s’en vont. Je referme la porte. Sans bruit. Antigone, je voudrais moi aussi qu’on m’emmure. Je me pendrais avec ta ceinture. Et les fils bleus, verts et rouges de ta ceinture feraient comme un collier d’enfant autour de mon cou.  En attendant, je soulève le sac de jute, le cale sur mes épaules meurtries et remonte la colline. Là-haut, les rayures bleues et rouges. Les bêtes m’attendent l’estomac vide.

75. Marine

Jeanne
J’en fais le serment
Avec la truelle de nos ouvriers
Je construirai un mur sur la Méditerranée
Je brûlerai les ponts
Avec la torche de nos chômeurs
Je diviserai les peuples
Nos chemises brunes et nos chiens
Garderont les frontières

Marine, le lys et la lie
Cultive, distille et allie

Jeanne
J’en fais le serment
Avec la fourche de nos paysans
Je marcherai sur Bruxelles
Je démembrerai l’Union
Avec le fusil de nos chasseurs
Je monterai au front
J’entasserai les païens
Dans des wagons à bestiaux

Marine, le lys et la lie
Cultive, distille et allie

Jeanne
J’en fais le serment
Avec le soutien de tes voix
Je serai élue à vie
Le temps d’asseoir mon postérieur
Avec l’arc de nos soldats
Sur le pain des Français
Et de faire fructifier
Les affaires de mon père

Marine, le lys et la lie
Cultive, distille et allie

74. Va-t-en-guerre

La bise sibérienne avait préparé le terrain. Une première couche de neige, puis une deuxième, puis une troisième – plus fine et plus lourde – servit de glaçage à ce mille-feuille hivernal.

Nous n’avons pas croisé un chat, pas même un corbeau, tout juste quelques joggeurs au regard fuyant. Le goudron de la route qui serpente les champs est dégarni: le redoux a frappé. Des herbes vertes et vigoureuses pointent hors des gonfles en bordure des vignes. Malgré tout, le blanc domine. Sur les bords du chemin, une délicate collerette de dentelle, translucide et glacée, s’est formée pendant la nuit. L’oeil expert, Léo l’écrase de ses bottes martiales.

Dans la distance, on entend à travers le brouillard le crépitement ouaté et mouillé de voitures. Plus loin, on devine un train régional glissant sur les rails givrés. Beaucoup plus loin – amorti par la neige et le brouillard – un roulement de tambours, le grondement d’une guerre. Trump contre les Chinks! Une guerre comme on les aime bien: virile et stérile. Une guerre bien carrée: commerciale et industrielle. Une sombre histoire de panneaux solaires, d’alu et d’acier. Une guerre sans gain ni gagnant (ce qui est un pléonasme).

Une bonne vieille guerre des années trente aux images sautillantes noir et blanc que seul Trump aurait pu comprendre s’il n’avait pas séché les cours d’histoire. Plus proche de moi, la couleur en plus, une guerre des années quatre-vingt: Reagan contre les Japs. Une guerre comme on n’en fait plus, le remake d’un film de série B, faute d’imagination. Une guerre comme un défilé militaire du 11 novembre (Veterans’ day): patriotique et pathétique. Une promesse de campagne, le prix d’une réélection.

A force de tout détricoter, sa Majesté tombera entre les mailles du filet (à moins que ce ne soit entre le marteau et l’enclume de l’ours bipolaire). Croire que l’avenir se joue au bras de fer réchauffe peut-être le coeur de ses partisans, mais, si l’on en croit le proverbe chinois, l’aigle a beau avoir des serres, il ne pourrait capturer une mouche.

Quand c’est la panthère rose qui met la patte sur le rateau, on rigole; quand c’est chien jaune, on se tord de rire!

73. Bang!

Bang! Bang! Une nouvelle tuerie dans un collège américain. Parkland, c’est un peu Disneyland qui tourne au cauchemar. Une fois de trop? Les étudiants réagissent et s’organisent contre la culture des armes en fondant le mouvement Never Again.

Sa Majesté aussi réagit et propose une solution originale: armer les enseignants. Pourquoi n’y avions-nous pas pensé plus tôt? N’est-ce pas l’arme atomique qui nous protège d’une guerre nucléaire? D’ailleurs, ne dit-on pas qu’il faut guérir le mal par le mal? Encore qu’un pistolet, un fusil ou une mitrailleuse, c’est un bien. Un bien précieux servant à se défendre. Ce n’est pas la vénérable NRA (National Rifle Association) qui me contredira.

Je propose qu’on écoute attentivement le Président et les marchands de peur, et que l’on enjoigne l’Etat américain à sous-traiter la formation obligatoire des enseignants à ce lobby vertueux. Je suis sûr qu’à cette initiative, se joindront demain suffisamment de stars vieillissantes du cinéma qui ne demandent qu’à reprendre du service pour promouvoir ce projet patriotique. Et dans la foulée, on pourrait inscrire au cursus scolaire et à l’horaire hebdomadaire des élèves une heure de formation théorique et une heure d’entraînement pratique au maniement des armes dès l’âge de six ans.

Le port des armes serait naturellement obligatoire en classe. Après tout, les élèves aussi doivent pouvoir se défendre contre les méchants: les déséquilibrés, les frustrés, les prédateurs sexuels, les handicapés, les intellectuels, les enseignants tyranniques (trop exigeants). En laissant la défense des campus aux mains viriles des enseignants et des milices étudiantes, les quartiers suburbains à celles des comités citoyens, la police pourrait remplir sa mission et poursuivre les réfugiés, les traders véreux, les dealers, les marginaux, les homosexuels, les Noirs, les Mexicains et les Musulmans.

Dans le crépuscule américain, le silence règnerait. Dans les rues, on n’entendrait que le spray reposant des sprinklers automatiques arrosant le gazon. A l’heure du couvre-feu brillerait au firmament l’étoile du sheriff. Lentement, la nuit étanche – telle un couvercle de plomb – recouvrirait la terre bénie des dieux.

72. Imaginamouration

Amour? Un échange équitable d’énergie entre deux êtres: plus on reçoit, plus on donne. Amour? Un carburant  renouvelable qui nous permet d’atteindre Vénus sans effort: plus on donne, plus on reçoit. Désir est constamment généré et assouvi en même temps. La perception de cette énergie affecte nos sentiments bien qu’elle échappe à nos sens. Un désir « solaire », dirait Tournier, « sans perte ni bavure ». Un désir immatériel sans cesse assouvi et renouvelé, à ne pas confondre avec Sexe, même si les deux aiment à se combiner.

Là où il n’est plus possible de suivre Tournier, c’est lorsqu’il conçoit Amour sans objet, sauf si l’on conçoit le soleil comme objet. Mais peut-on éprouver de l’amour pour le soleil? Un tel degré d’abstraction me dépasse complètement et ne permet pas un échange d’énergie. Si tel était le cas, lorsque j’enseigne à une classe motivée et qu’elle me transmet l’énergie qui me pousse à aller plus loin avec elle sur un plan intellectuel, ce serait Amour aussi? Si le sentiment de bien-être est effectivement présent, il n’est pas comparable à celui que j’éprouverais pour l’être chéri. Peut-être qu’Amour se loge à l’orée du sensuel et de l’intellectuel, mais il est en principe identifié et singulier.

Peut-on encore parler d’Amour s’il n’y a pas d’objet? On est proche de la combinaison Sexe et Désir. Certes, les magazines et les films pornos ont disparu, mais les sites en ligne prospèrent. Le « virtual meat market » répond à la notion d’Amour sans objet de Tournier, le « solaire » en moins, tant il est terre à terre, stérile et mécanique, avec perte et bavure.

Amour ne peut donc s’exprimer que s’il est généré par une personne sur laquelle Désir se fixe. Du moins, c’est ainsi que les choses devraient se passer, mais il arrive qu’Amour soit généré par une personne et que Désir se fixe sur un autre objet. Dans Le Garçon étroit, ou le Bâtard de Dorian Gray, Yari Gordan en sait quelque chose (cf. 70. Infiltration): Jennie suscite Amour mais Désir demeure enchaîné dans la forge lubrique des corps luisants. Les névroses dont Yari souffre expliquent en partie cette trahison muette.

La présence de l’être aimé n’est pas capitale. Le regard génère une image qui est ensuite conservée et fantasmée. Cette image est récupérée à l’infini. Après qu’il a fait la rencontre de Kohami, lors de sa détention dans un hôpital psychiatrique, Yari Gordan laisse ses mains courir le long de son corps la nuit en pensant à lui. Amour et Sexe se combinent alors en l’absence de l’être aimé. Nouvelle trahison? Certes, c’est imparfait, mais toujours plus gratifiant que le voyeurisme anonyme en ligne car l’être sevré fait appel à Imagination.

71. Transpostérité

SpaceXS

Major Tom to ground control
Falcon Heavy’s in a fix
Spinning in a deep black hole
No oxygen the clock ticks
Wave to Earth from the porthole
Send my wife the last few pics

Que vient faire Tesla dans cette galère? On aurait pu penser qu’en voulant construire des voitures électriques, l’entreprise était animée par une passion écologique. Que nenni. Non seulement l’entreprise s’offre un coup de pub en envoyant une voiture encombrer l’espace – exportation de nos problèmes – mais en plus, elle utilise la fusée Falcon Heavy (Space X) dont le carburant est à base d’oxygène et de méthane liquide, un hydrocarbure non renouvelable. Pourquoi ne pas utiliser le Cosmogol du professeur Shadoko?

Abracadabra Tesla es-tu là? Envoyer dans l’espace une auto à la casse, à la masse un tacot pour l’ego, un déchet pour l’espèce, une bite en orbite pour la frime, pour la rime une mouche sur la toile, sur l’étoile, un hochet, un hoquet, un clou, un coup, un buzz, bof, pchitt! pfff…

70. Infiltration

Yari Gordan, dans Le Garçon étroit, ou le Bâtard de Dorian Gray, ne conduit pas sa vie; il la vit sans la mener. Comme le ruisseau se jette dans la rivière, la rivière dans le fleuve, le fleuve dans la mer, il suit sans résistance le courant, contourne les obstacles, creuse son lit – sa tombe, peut-être – avant de se perdre corps et âme dans l’immensité. En refusant de choisir, de surmonter les obstacles, en vivant par défaut, il s’en remet – sourd et aveugle – à son destin.

Il fait la rencontre de Jennifer à Londres, mais c’est elle qui le remarque et fera le premier pas. Même si l’on suppose qu’il n’est pas indifférent à son regard et à ses commentaires dans la marge de ses travaux, Il est difficile de mesurer ce que Yari éprouve à son égard. En remarquant qu’elle le remarque, ne voit-il pas dans son regard son propre regard? Ne flatte-t-elle pas l’ego de Narcisse?

Elle l’embrasse; il ne la repousse pas. Ils partagent le même lit; il laisse faire les choses, n’émet aucune réticence. Elle ne représente pas un obstacle; il se laisse entraîner par le courant, comme le ruisseau se jette dans la rivière, la rivière dans le fleuve… Peut-être qu’il l’aime, ou peut-être voit-il simplement l’occasion de se débarrasser de son pucelage.

(Autant le pucelage est vertueux chez la femme, autant il est considéré comme dégradant chez l’homme. Réminiscence de son animalité? Possible. Le mâle dans le règne animal n’est-il pas destiné à procréer? Quant à la femelle, ne doit-elle pas se réserver pour le mâle dominant?)

La perpétuation de l’espèce humaine est aujourd’hui comme l’épave rouillée d’une voiture sur la berge, embourbée dans le cycle hormonal et l’instinct. L’homme et la femme ne s’intéressent plus qu’à la cerise sur le gateau – le plaisir – qui les emporte comme le ruisseau se jette dans la rivière, la rivière dans le fleuve… L’incitation biologique est morte; la seule motivation sexuelle est le plaisir. Personne ne s’en plaindra.

Si Jennie ne laisse pas Yari indifférent, elle ne comble que partiellement ses désirs équivoques. L’insensibilité qu’il ressent fréquemment, « l’engourdissement des sens », comme il l’appelle, est le symptôme muet de ce manque, de cette frustration qui ne trouve pas sa voix. Malgré six ans passés ensemble, le décalage entre ses fantasmes et leur relation ne se comble pas; pire, leur relation cristallise les « orgies industrielles » ou « partouzes mécaniques » qui hantent ses rêves.

Jennie n’a aucun impact sur la vie intérieure de Yari. Est-ce parce que la vie rêvée est plus puissante que la vie « réelle »? Plus hermétique, étanche, imperméable? Pas nécessairement; la rencontre entre Yari et Kohami en est la preuve. L’impression que laissera ce dernier sur son esprit infiltrera jusqu’à sa vie intérieure, comme le ruisseau se jette dans la rivière, la rivière dans le fleuve…

69. Extinction

Stupéfait, je me suis aperçu l’autre jour qu’en tapant le mot démocratie plusieurs fois, mon traitement de texte – dictatorial et têtu – me corrigeait à chaque reprise et écrivait le mot décorait à la place. La démocratie: une décoration? Un mot obsolète?

A lire et à écouter la presse, une démocratie aujourd’hui se définit par son président. Une démocratie rayonne ou décline à cause de lui. Et moi, et moi et moi?

Les médias sont pendus aux lèvres de l’idole. Les médias raffolent des paillettes et du strass, de l’événement politique, parce qu’il change chaque jour (chaque minute si l’on commente les tweets de certains). Le lecteur, l’auditeur ou le spectateur n’est jamais rassasié; il ne s’intéresse pas aux hommes mais à l’homme: le politicien, la star, le criminel, le grand industriel, le sportif. A l’homme d’exception.

Il faut dire que la réalité quotidienne est moins glamour, moins aisée à appréhender, plus inerte, plus confuse aussi. Elle n’est pas photogénique, clairement audible; elle se construit patiemment dans l’ombre et le silence, loin des caméras. C’est pourtant le socle et le coeur d’une démocratie.

Vouloir croire et nous faire croire qu’un dirigeant fait la pluie et le beau temps, qu’il a carte blanche, qu’il peut engager le crédit d’un pays sur le tapis vert d’un casino va à l’encontre de la notion de démocratie. Nos démocraties sont-elles encore aux mains du peuple si la voix d’un dirigeant – plus audible que la somme de voix d’un peuple entier – n’est pas à l’unisson? Vox populi vox Dei du bluff?

Je ne souhaite pas perdre ma voix en la donnant à un candidat; dans sa voix je dois entendre le choeur du peuple. Même si peut-être que nos démocraties sont des mirages en manque de rêveurs, se fier au rêve solitaire d’un candidat, jouer à pile ou face, n’est pas raisonnable. Au lieu de se gargariser des belles paroles des dirigeants, les médias devraient les écouter moins souvent, interroger l’homme de la rue, afin que le rêve ne tourne pas au cauchemar.

La démocratie une décoration? Le lapsus de mon traitement de texte me rappelle que rien n’est jamais acquis.

68. Obsolescience

Nothing lasts forever, of that I’m sure.
(Bryan Ferry)

Ce soir, je suis bien décidé à réécrire l’Histoire ou à prophétiser l’Histoire, ce qui n’est (malheureusement) pas difficile à faire dans les deux cas, comme vous allez le voir.

Année 2011: Steve Jobs, qui s’est débarrassé de ses actions Apple avant de mourir, décide de reprogrammer le système d’obsolescence programmée des IPhone dans le but de rendre inutilisable tous les produits Apple au moment de sa mort: quel formidable baroud d’honneur aux effets incalculables …

Année 2015: l’ancien patron de VW, Martin Winterkorn, souffre de dépression depuis des années. Quand il « découvre » le scandale du dieselgate en regardant la télévision, à court d’antidépresseurs, avant de se donner la mort, il manipule les puces électroniques servant à tromper les contrôles antipollution, de sorte que le moteur des véhicules du groupe explose dès qu’un conducteur tourne la clef de contact…

Année 2019: un président américain mégalomane apprend par son médecin qu’il est en phase terminale d’un cancer généralisé (soigneusement caché à la population américaine). Ne pouvant concevoir de perdre sans avoir fait perdre le monde avec lui, il appuie sur le bouton rouge, à la manière des pharaons qui ensevelissaient leurs proches et serviteurs avec leur dépouille…

Bien sûr, tout cela n’est que fiction inconsistante, divertissement hollywoodien, scenario-catastrophe, dystopie, car enfin, n’oublions pas, l’électeur que nous sommes, le client que nous sommes, est ROI (Rudement Optimiste et Idiot).