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82. Course

Je cours. Sans fin, traversant la longueur démesurée de l’entrepôt désaffecté. Je cours. Ecrasant à intervalle régulier les bris de verre qui jonchent le sol poussiéreux. Je cours. Dans la tête, des airs qui ressemblent à « Are friends electric? », entêtants et répétitifs, bruts et mécaniques. Je cours. Les oreilles saturées par l’écho démultiplié de sons synthétiques, emphatiques et inquiétants. Je cours. D’un pas lourd et ralenti par l’épaisseur de l’air, comme si j’étais au fond du bassin d’une piscine. Je cours. Je voudrais pouvoir déchirer le film plastique transparent plaqué sur mon visage. Je cours. J’étouffe et pourtant réussi à inhaler suffisamment d’air pour ne pas perdre connaissance, mais pas assez pour calmer mon angoisse. 

Au détour d’une machine digne des temps modernes, le chevalier fantastique du film « King Fisher » est à l’affut. L’angle de son heaume inexpressif m’indique qu’il m’a vu. Il tire sur les rennes de son cheval, alignant la tête de l’animal à l’angle de son heaume. Tels deux canons pointés sur moi, les naseaux du cheval me paraissent disproportionnés, comme si j’étais Alan enfant sur la plage face à Equus. Les naseaux exhalent des volutes de fumée épaisse au ralenti. Le hennissement lugubre de la bête déchire l’air dans un écho formidable. Les sabots luisants s’enfoncent par intermittence dans un corps en décomposition, chassant les mouches des plaies purulentes du cadavre. Le corps grouille de larves blanches, comme dans le film                « Mulholland Drive ». Le corps d’un homme? D’une femme? Le piétinement visqueux du cheval émet des bruits de succion. L’odeur écoeurante de viande faisandée me colle à la peau, me monte au cerveau. Convulsions de l’estomac.

Je cours. L’odeur de viande putréfiée est intolérable. Je cours. Je n’entends plus que les battements de mon coeur. Je cours. Dans mon dos, les fers du cheval retentissent sur le verre brisé; je visualise les éclats de verre collés à ses sabots. Je cours. Mon dos brûle, je crois sentir la pointe de la lance visant un point entre mes épaules. Je cours. La porte de l’entrepôt n’est plus qu’à vingt mètres, dix mètres, la liberté à portée de main. Je cours.

Enfin la poignée que j’agrippe, abaisse, en vain. La porte est verrouillée. Je me retourne les yeux fermés, offre ma poitrine à la lance. Attends. Rien ne se passe. J’ouvre les yeux, mi-clos. Suis-je mort ou vivant? Le chevalier a disparu. L’entrepôt aussi. 

Fantôme du passé? Aspiration du présent? Vision du futur? Le goût amer dans ma bouche ne me permet pas de conclure, ni d’espérer.

82. Tilleul

Sept heures. Au-dessus des tuiles des rues basses, sur les épaules de cuivre brunes et mates des toits, le bleu s’étale impudiquement. Le ciel a laissé glisser le long de ses hanches lascives le voile blanc de sa chemise de nuit. De ses poches percées, mille éclats se sont dispersés. Déjà la fraîcheur matinale s’évapore. A quelle heure le jet d’eau se lève-t-il en avril?

Le soleil lèche les vitres de la classe. La lumière est perturbée par l’ombre d’un vol de corbeaux parti du tilleul. L’arbre étire ses bras; il ne manque plus que quelques centimètres avant que ses doigts n’effleurent le rebord des fenêtres. J’en ouvre une. Les boules de feuilles nouvelles se balancent paresseusement au bout des branches ébouriffées et rugueuses. On distingue au milieu de ces nids vert tendre des grapes de boutons jaunes. Dans quelques années, je pourrai enjamber le rebord et sauter dans ses bras. 

Au loin, l’appel du large. Le sifflet profond d’un bateau de la CGN étouffe le piaillement des moineaux et – bien plus bas – la rumeur du trafic. Dans l’ombre pérenne, la ville a tissé sa toile: entre les bâtiments, les rues grouillent d’insectes métalliques qui s’activent et s’affairent, déversant les forces vives – les renversant parfois – au pied des bureaux climatisés empilés comme des aquariums. Sous l’éclairage électrique, devant les écrans plats, j’imagine les forces vives sirotant le café du distributeur, consommant et se consumant sans une plainte jusqu’à la dernière gorgée.    

A nouveau, l’ombre d’un vol dérange la lumière. Le tilleul me fait face. Par la fenêtre, je me penche. Au pied de l’arbre se trouve un potager qui surplombe la muraille. Il est vrai qu’il est mal entretenu, à la merci de la bise et de la velléité d’une poignée d’élèves à la fibre verte, mais il s’agit d’un jardin suspendu! Si je saute bien et que les branches résistent, si je descends de l’arbre (comme mes ancêtres) sans me rompre le cou, c’est là que j’édifierai mon royaume quand je serai maître de mon temps.

81. Traditions

Le printemps enfin! La vigne commence à perler, Léo a les yeux collés le matin et le nez pris, le palmier a connu la première pluie de l’année dans la cour, le hamac grince sur la terrasse, la voix des voisins, la couche de vernis frais sur les meubles de jardin reluit, cueillette tardive de l’ail d’ours dont les fleurs encore vertes se fraient un chemin entre les longues feuilles… Le printemps demeure ma saison favorite, même si l’automne tente chaque année de lui ravir la palme.

Le printemps est riche en événement: les USA poursuivent une guerre  commerciale désuète contre la Chine – une partie de ping pong qui peine à trouver son public. Une autre guerre désuète par proxy contre la Russie cette fois: quelques missiles sont lancés sur la Syrie, histoire de masquer l’impuissance occidentale face à l’horreur d’un régime minoritaire prêt à littéralement asphyxier son opposition. Plus proche de nous, la France est entrée en guerre contre elle-même, un rituel révolutionnaire (pardonnez l’oxymore), une tradition moribonde. Même les Français n’en veulent plus. C’est pourtant de traditions mortifères dont je voudrais parler aujourd’hui.

En 1948, Shirley Jackson publie une nouvelle intitulée « The Lottery » qui a l’effet d’une bombe. Bien des lecteurs sont indignés. Si cette nouvelle avait été écrite quelques années plus tard, son auteure aurait sans aucun doute été invectivée par un certain McCarthy, accusée de pactiser avec le diable rouge avant d’être condamnée par la commission parlementaire aux activités anti-américaines. Mais quelle est la nature de cette bombe?

Dans une petite ville paisible – comme il y en a des milliers aux USA – la population se rassemble sur la place publique, sans se presser, comme elle a l’habitude de le faire une fois par année. Les enfants ramassent et empilent des cailloux, les voisins plaisantent entre eux, les familles se regroupent. L’organisateur des fêtes qui ponctuent les saisons de la communauté préside naturellement à cet événement. Heureusement, tous les rites de ce rassemblement n’ont pas été perdus, mais ni l’organisateur, ni même le plus âgé des citoyens ne connaît ou ne se souvient de la raison du rituel. Pourtant, l’ancien tient fermement au bon déroulement de ce cérémonial et personne d’ailleurs n’en conteste la tenue. Les traditions ne soudent-elles pas les communautés? 

La loterie commence, chaque chef de famille – à l’époque un mari, ou s’il n’est plus, un fils aîné âgé d’au moins seize ans – tire une carte de la boîte noire. Chaque famille ne peut retourner la carte qu’une fois que toutes les familles auront tiré la leur. Quand le signal est donné, on apprend que la carte marquée d’un point noir a été tirée par les Hutchinson. Avant de connaître le gagnant, les quatre membres de cette famille doivent tirer une nouvelle carte.  La carte de Mme Hutchinson porte un point noir. Curieusement, Tessie ne semble pas ravie; elle s’insurge, mais il est trop tard; les citoyens de la petite ville paisible ramassent une pierre et la foule fond sur elle, y compris les membres de sa propre famille… Pourquoi? Nul ne saurait le dire, même pas le doyen du village.

L’horreur naît de la tradition, mais aussi du quotidien, s’ils ne sont pas sans cesse remis en question. Les privilèges disproportionnés des nobles et des hommes d’église sous l’Ancien Régime, l’esclavage, les pogroms en Europe de l’Est, le lynchage des noirs aux USA, l’extermination des Juifs pendant la deuxième guerre mondiale, la ségrégation en Afrique du Sud n’étaient pas des fatalités, encore moins des traditions morales ou culturelles. La prison de Guantanamo, la condition des Palestiniens ou des Kurdes, l’écart de salaire entre les hommes et les femmes, ne le sont pas non plus aujourd’hui.     

80. Yvain

Un chevalier sans quête perd sa raison d’être. Yvain (Yvain ou le chevalier au lion) l’a bien compris, c’est pourquoi il s’est mis en route. Ce qu’il n’a pas compris, c’est qu’une quête ne s’improvise pas: il faut savoir ce que l’on recherche avant de seller son cheval. Il faut aussi que cela ne serve pas qu’à flatter son orgueil car le rôle d’un chevalier est avant tout de secourir les plus faibles. Or, Yvain, chevalier sans quête, s’est mis en tête de venger son cousin, Calogrenant, qui a défié sans raison le gardien de la fontaine, Esclados le Roux, pour sa plus grande honte. 

Certes, Yvain a des circonstances atténuantes; les dysfonctionnements de la cour – dont le roi Arthur a sa part de responsabilité – et le désoeuvrement des chevaliers de la table ronde expliquent en partie le parasitisme de cette vénérable institution. Hélas, en venant à bout du gardien de la fontaine, Yvain est conforté dans la légitimité de sa quête. Encore enivré de cette victoire,  il épouse à la légère Laudine – qui a trop besoin d’un défenseur pour lui demander de justifier son acte insensé envers son époux – et promet de défendre la fontaine. Pourtant, Yvain ne tiendra pas sa promesse. Gauvain flatte son ego et le presse de faire la tournée des tournois pour prouver sa valeur, ce qu’Yvain, bouffi de suffisance, s’empresse d’accepter. Est-ce un hasard si Gauvain et Yvain partagent la dernière syllabe de leur nom?   

En ne respectant pas le délai accordé par sa dame, en délaissant Laudine, Yvain a failli à son devoir. Il le sait, comme il sait qu’il est dans son tort et que l’existence qu’il mène est vaine, mais il partage la fêlure et le fatalisme du personnage tragique. En roue libre, il court à sa perte. Seule Laudine peut l’arrêter; elle lui retire sa confiance en lui retirant son anneau. Honteusement mais justement répudié par sa dame, l’effet est aussi dévastateur que l’eau jetée sur le perron de la fontaine: Yvain trébuche et dévale une pente qui le conduira à la folie. Il en perd jusqu’à son nom. Ce voyage intérieur lui permettra  de comprendre que son pire ennemi est lui-même.

Comment ce dernier aurait-il pu imaginer un jour que sa quête était celle de la connaissance de soi? Que le seul moyen pour lui de recouvrer son identité est d’affronter son ego? S’il veut reconquérir Laudine, il doit d’abord récupérer son statut et son nom. Concrètement, il se met au service des autres sans attendre ni remerciement ni gloire. Il résout le dilemme du bien et du mal en sauvant le lion des crocs du serpent, il secourt nombre de demoiselles en détresse. Pourtant, sans sa dame et sans nom – il se fait appeler le chevalier au lion – il erre, tourne en rond. Le long voyage qu’il effectue le ramène toujours au même cruel endroit: la fontaine de Brocéliande. Le seul remède à cette errance: le pardon de sa dame, l’anneau magique passé au doigt. Mais il faut le mériter.

Si tous les combats dans lesquels s’engage le chevalier au lion servent de bonnes causes, le dernier entre Gauvain et Yvain prend une dimension épique et symbolique. D’abord, ce sont deux chevaliers de la table ronde qui sont prêts à s’entretuer: la cour est en guerre avec elle-même.  Ensuite, ni l’un ni l’autre ne connaît l’identité de son adversaire. De force égale, le duel s’éternise; il n’y a pas de vainqueur. Enfin le roi Arthur sort de sa réserve (et de sa dormition). A la manière de Charlemagne dans La chanson de Roland, il tranche en faveur de la bonne cause défendue par Yvain. Dans ce duel aveugle, Gauvain, en défendant la mauvaise cause, représente Yvain au début du roman; il ne se bat pas pour la justice, mais pour flatter sa gloire. D’ailleurs, s’il a dissimulé son nom, c’est qu’il se doute bien que la cause qu’il défend n’est pas bonne. En remportant ce duel, Yvain recouvre son nom, sauve la cour en rétablissant le roi sur le trône, et se trouve conforté dans la légitimité de sa cause.

Yvain peut maintenant se présenter devant Laudine et promettre de défendre la fontaine et sa dame. La quête intérieure se transforme en une quête bien plus vaste: la réunion d’Yvain et de Laudine trouve son apothéose dans le rétablissement de l’ordre des chevaliers.  

79. Fontaine

Yvain ou le chevalier au lion est un roman médiéval de Chrétien de Troyes. C’est aussi sans doute l’un des plus accessibles. La fontaine y joue un rôle prépondérant. En effet, ce n’est pas moins de cinq fois qu’Yvain ou son cousin Calogrenant la trouvent sur leur chemin, souvent par hasard, un peu comme s’ils tournaient en rond. C’est aussi la porte magique menant à un monde parallèle dans lequel se trouve la dame, l’amour, Laudine.

Depuis quand errions-nous dans la forêt à la recherche de cette maudite fontaine? Je ne saurais le dire. Etreint par l’angoisse, j’étais aussi tendu et nerveux que mon cheval que je conduisais à l’aveuglette et qui s’en rendait bien compte. Nul doute que nous tournions en rond, lorsqu’il me sembla percevoir entre les feuilles sombres d’un buisson de houx une lueur. Nous nous approchâmes. Au détour d’un bosquet de coudrier, j’aperçus la fontaine enrubannée de chèvrefeuille. Au serpentin des tiges, parmi les fleurs odorantes, des grappes de rubis pendaient lourdement au-dessus d’un perron d’émeraude taillé d’un seul bloc.

Me rappelant la mésaventure de mon cousin Calogrenant, je répandis sans état d’âme l’eau froide de la fontaine qui pourtant bout joyeusement sur le perron. Le prodige se réalisa comme je l’avais ouï conter: le ciel s’assombrit brusquement et décocha des éclairs dans toutes les directions suivis d’un vacarme assourdissant. Les oiseaux effrayés prirent la fuite sous une pluie battante. Comme les aigrettes du pissenlit, ils se bousculèrent vers des cieux plus cléments. Un vent tempétueux se leva; les branches croisèrent le fer et se fracassèrent comme les bois du cerf s’entrechoquent à la saison des amours. Je couvris tant bien que mal mon heaume et ma monture de mon écu.

Entre volutes de brume et trombes d’eau, je distinguai un lieu découvert. Mon seul salut! J’éperonnai mon cheval rendu fou. Bruissant les herbes, ses fers s’imprimèrent profondément dans le sol gorgé d’eau, éclaboussant ses flancs boueux. Arrivé au milieu d’une clairière, le vent se tut et un oeil sanglant balaya l’horizon à travers les nuages en déroute. Regardant autour de moi, mon coeur chavira; je pris la mesure de mon geste: la forêt ravagée ne se résumait plus qu’à un champ de ruines d’où montait une litanie lancinante parmi les cimes foudroyées. Un arc-en-ciel raviva mon orgueil et lorsque la pluie cessa, j’eus tôt fait d’étouffer la plainte du remords sous les cris virils du conquérant ivre de gloire.

De nulle part, le redoutable gardien de la fontaine, Esclados le Roux, apparut! Sur son écu, un lion à la crinière et aux moustaches flamboyantes. Il s’approcha fièrement. Avant de refermer son heaume au panache vermeil, il me jeta à la figure déconfite: « Vassal, vous m’avez infligé, sans m’avoir défié, une honte et un dommage. » Le mal était fait, j’étais dans mon tort, mais ne voulus le reconnaître. Le combat s’engagea. Les lances ne suffirent plus, nous eûmes recours aux épées sans jamais mettre pied à terre. En lambeaux le duel réduisit nos hauberts, nos heaumes cabossa. La lame mortelle de mon épée fendit le couvre-chef du gardien de la fontaine et poursuivit sa course; sous une touffe de cheveux roux, cervelle et sang s’échappèrent de la brèche. Sentant sa dernière heure venue, le malheureux galopa à bride abattue jusqu’à son château. Avili par mon orgueil, tel un chien de chasse, j’eus l’indécence de poursuivre le lion de feu, réclamant un trophée et plus tard la main de sa dame, Laudine.

Je le vois bien aujourd’hui, j’ai manqué à mon serment, blessé à mort un chevalier innocent, flatté ma gloire et délaissé la fontaine et sa veuve pour la vanité des tournois. En me retirant son anneau sans me rendre mon coeur, ma dame poussa l’échelle; je dégringolai les échelons de l’humaine raison. Nu et dépouillé de mon nom, je m’enfonçai au plus profond de la forêt. Au milieu de la feuillée, j’assistai à une lutte sans merci entre un lion et un serpent. Ce combat raviva mon remords et réveilla ma foi; « Le lion est ma noblesse », réalisai-je stupéfait. Je sauvai le lion des crocs du serpent et avec son aide fis mon devoir si longtemps différé en me mettant au service des hommes. Combien de fois nos pas nous menèrent à la fontaine par le plus cruel des hasards? Je ne saurais le dire, mais chaque fois le couteau remua dans la plaie. Demain peut-être, Laudine me pardonnera, si ma dame a vent des exploits du chevalier au lion.

78. Rhinocéros

Il rougeoyait à la fin de l’heure quand il est venu me trouver pour exprimer son désaccord quant à la note d’oral que je lui avait attribuée. Déjà pendant le cours, son visage avait pris une lueur de braise quand je lui avais dit sur un ton las pour la vingtième fois peut-être qu’il devait effacer les réponses de l’année passée dans sa brochure de dissertation (il refait son année). Il m’avait rétorqué étranglé que je savais bien pourquoi il ne pouvait le faire. Je ne savais pas et ne sais toujours pas aujourd’hui. A croire que, tel un Oedipe, il est sous l’emprise d’une fatalité tragique. La note menaçante avait suffi; je lui avais demandé de sortir et d’aller se calmer dans le couloir cinq minutes.

Bref, pour revenir à la fin du cours, afin de calmer son indignation, je redonnai au jeune homme incandescent le résultat de mon évaluation concernant chaque élément de sa présentation: résumé, personnages, thèmes, conclusion, les erreurs de langage. Il me reprocha le manque de détails. Je lui expliquai que comme chaque présentation ne dure que cinq minutes et que les élèves défilent sans pause les uns après les autres, son reproche n’était pas fondé. Sourd, il me donna une autre estimation de sa performance (juge et parti!) et dit qu’il contestait la mienne qui était « n’importe quoi » et que c’était « à la tête de l’élève ». J’expliquai à l’élève sanguin que s’il était capable d’évaluer si parfaitement la qualité (irréprochable) de son travail, peut-être n’avait-il plus rien à apprendre dans ce collège. Il se retourna alors vers son camarade qui était resté auprès de lui mais en retrait et lui dit que des profs comme ça il faudrait « les jeter ». Les jeter où? Je n’en sais rien. Son camarade choisit prudemment de conserver une attitude neutre.

C’est vrai, j’oublie parfois qu’un prof doit dorloter l’élève, l’encenser, lui mettre de bonnes notes, ne pas le faire douter qu’il a raison et ne surtout pas détruire sa croyance en l’efficacité de ses méthodes d’apprentissage. D’ailleurs, peut-on dévier un rhinocéros de sa trajectoire quelle qu’elle soit?

Je lui dis que si la pression était trop forte, s’il se sentait persécuté, il valait mieux qu’il change d’école, de trajectoire. Puis je lui demandai de sortir suffisamment sèchement pour qu’il s’exécute. Une fois dans le couloir, il me dit que j’irai en enfer. J’ai beau ne pas être croyant, je suspecte que la remarque n’est pas amicale.

Comment faire comprendre à un rhinocéros que les bornes du collège ne lui conviennent pas? Qu’il s’épanouirait dans un apprentissage ou dans une école qui brasse moins d’abstrait, ne requiert pas l’habileté de la langue ou de la mine, le tact et la subtilité du caméléon? Qu’il pourrait dépenser son énergie dans la savane au lieu d’accumuler l’aigreur d’un cornichon dans son bocal?

Malgré le cuir de ses plaques, cet écorché vif prend toujours tout comme une attaque personnelle et répond du tac au tac de manière agressive – eruptive serait plus juste. S’il se contrôle physiquement, on est toujours proche de la rupture. Son visage ravagé par l’acné rougeoyant par intermittence, sa corne bornant son front pointée sur moi me le rappellent chaque seconde.

Lorsqu’il quitta enfin les lieux, je me sentis plus désarmé que blessé. Sachant que la veille il avait été renvoyé une journée entière de l’école et voyant qu’il n’en avait tiré aucun enseignement, lui demander une lettre d’excuse me sembla vain. Il crierait alors peut-être au complot. Bref, je fis mon rapport que j’envoyai à son responsable de groupe et à la doyenne du degré. Je me sentis soulagé, même si cela ne résolvait rien. C’était veille de week-end, j’avais hâte de quitter l’enceinte du collège, hâte de faire l’autruche.

Je dormis sur mes deux oreilles (d’autruche), mais le lendemain, ma première pensée alla vers cet incident. Avec un peu de recul – la nuit porte conseil, dit-on – je compris que je ne pouvais en rester là. Je souhaitai régler le problème, sortir ma tête hors du sable. Après ce qu’il était arrivé, je voyais mal comment je pourrais lui ouvrir la porte de mon cours la semaine suivante et  prétendre que rien ne s’était passé.

Le mardi suivant, je le retins à la porte, lui tendis une feuille et lui demandai de se rendre à la bibliothèque. Sur la feuille, on pouvait lire: « Travail de quarante-cinq minutes. Dans un premier temps, faites un effort de mémoire. Rédigez un rapport objectif et dépassionné sur ce qu’il s’est passé vendredi après le cours de français en y incluant les mots échangés avec votre professeur et les apartés avec votre camarade. Ensuite, présentez-moi des excuses sincères par écrit. S’il y a trop d’écart entre votre compte rendu et le mien, si vous ne jugez pas nécessaire de me présenter des excuses ou si celles-ci ne sont pas sincères, l’affaire sera portée devant la Direction qui tranchera et vous serez, en attendant, exclu de mon cours. »

Pendant la nuit, une chouette avait dû murmurer à mon oreille. Puisse-t-elle murmurer à celle du rhinocéros.

77. Démocraticraquement

Les démocraties antiques n’ont jamais duré dans le temps et ressemblent à des oligarchies ou à des aristocraties. Au Moyen-Age, elle existe à l’échelle du village sous la forme d’assemblées communales, mais jusqu’à la Renaissance et bien au-delà, on ne rêve que de princes éclairés. Qu’en est-il aujourd’hui?

La Russie est une grande démocratie. Le président ne peut briguer que deux mandats de quatre ans… d’affilée. Vladimir Putin – grand démocrate – le sait bien: président de 2000 à 2008, premier ministre de 2008-2012, président de 2012 à 2018, Vladimir Putin vient d’être réélu pour quatre ans… avant d’être à nouveau premier ministre pour un mandat? Président pour deux? La Chine est une grande république populaire. Le président ne peut briguer que deux mandats de cinq ans… Xin Jinping – grand républicain – le sait bien: président depuis 2013, il a été réélu cette année… à vie!

Autant de kilomètres carrés et de millions d’hommes régis par des structures démocratiques poreuses entre l’exécutif, le judiciaire et le législatif qui in fine ne font qu’un; des structures démocratiques fragiles à l’abri de contre-pouvoirs et de médias indépendants, protégées par des lois ajustables à la gloire des autocrates d’antan.

Autant de kilomètres carrés et de millions d’hommes aux mains de dieux sourds et aveugles, charismatiques et manipulateurs qui réclament la construction mégalomane et aberrante de châteaux sur le sable. Le fantasme du prince éclairé à la vie dure dans la psyché du peuple et de ses représentants crédules qui favorisent l’avènement de colosses aux pieds d’argiles, de tigres de papier, d’anges aux ailes de cire qui s’abreuvent de la sueur et du sang du peuple et ne songent qu’à leur postérité, non à la destinée de leur peuple.

De l’autre côté de l’Atlantique, la structure démocratique est saine (même si la construction d’un mur ne la renforce pas), mais elle aussi est mise à l’épreuve par les gesticulations clownesques d’un vieil homme à l’ego encombrant. Plus près de nous, Merkel est affaiblie et ne trouve pas l’appétit de réformer l’Union. Macron se heurte à l’immobilisme ataviste de la société française – un héritage malheureux et paradoxal de la révolution. L’Inde et le Brésil ont fort à faire chez eux; le Japon et l’Angleterre tournent en rond à la recherche de leur identité perdue. Quant aux autres démocraties, elle sont trop insignifiantes pour créer une dynamique. Souvent paralysée (Italie), souvent usurpée (Philippines, Vénézuela), la démocratie a-t-elle encore un avenir?

Répondre oui ne suffit pas, il faut s’engager en votant et en élisant nos représentants. Si l’eau stagne, elle n’est plus oxygénée; les poissons meurent.

76. Barnum

Là-haut, les rayures bleues et rouges. Mais pourquoi avoir dressé le chapiteau sur une colline? Sur mon dos, le sac de jute m’irrite la peau. De part et d’autre, les cacahuètes tombent par des trous que tous mes doigts ne suffisent pas à boucher. La tente n’est plus très loin; le poids sur les épaules diminue. Arrivé en-haut, je décharge le sac vide: les animaux n’auront rien à manger. Une fois de plus, je redescends la colline en courant, charge mon dos d’un nouveau sac de jute plein à craquer et remonte. Et ainsi de suite – deux sacs, trois sacs, quatre sacs – jusqu’à ce que je trouve le sommeil.

« L’Antigone de Sophocle n’a pas grand chose à…
Alain, dont le pupitre se trouve à côté de l’évier, verse du détergent sur l’éponge saturée d’eau
… voir avec celle d’Anouilh; en effet, l’Antigone…
Simon me fait remarquer qu’un stylo a été lancé dans sa direction
… antique est une femme sûre d’elle et de son bon…
Nasser, qui parlait avec Laurent, se met à glousser
… droit, une femme mûre qui ne doute de son…
Nasser se saisit d’un stylo et dessine sur la main de son camarade déjà surchargée de motifs au stylo
… charme. Elle s’élève contre la tyrannie d’un Créon assoiffé de pouvoir, un Créon…
Alain pousse un cri à la manière d’un perroquet
… qui hait Antigone et cherche un prétexte pour la faire arrêter et…
Pierre, dont les amorces de dissertation son invariablement en lien avec les autos, lève la main et demande si les chars de l’époque avaient des pare-chocs absorbants
… éventuellement la faire emmurer. Anouilh, lui, met en scène une Antigone adolescente, dont la vision manichéenne tranche avec les compromis…
Hervé donne une tape sur la tête de son voisin qui repose sur ses bras croisés
… d’un Créon qui dirige Thèbes parce qu’il faut bien que quelqu’un le…
Pierre s’est retourné et saisi de la règle molle de Nasser avec laquelle il lui administre une tape sur la main
… fasse. Cette Antigone un peu gauche s’insurge contre le compromis et redoute de devenir comme…
Blaise prend des airs outrés et demande le silence
… Créon. »

Encore sept minutes. Sept minutes avant la cloche. Je perds le fil. Je m’arrête. Je dois tenir encore sept minutes. Sept longues minutes avant la fin du cours. Je demande le silence. Cinq fois. Je demande le silence sans hausser le ton. Cinq fois. Et l’obtiens jusqu’à ce qu’Alain se mette à pousser un cri. Un de ces cris bestiaux dont il a le secret. La note juvénile de ce cri serait agréable hors de ces murs; dans un cadre naturel. “Silence!” Rachel et Laure interrompent leur discussion et s’esclaffent. “Silence!”  Rachel se plaint de recevoir des coups de pied contre sa chaise. Surpris, l’innocent voisin de derrière, Hervé, lève les sourcils au ciel. Encore six minutes. J’intime l’ordre à Rachel de se déplacer. Elle refuse. J’insiste, elle fait deux voyages et s’installe à ma droite. Encore six longues minutes à tenir. Les paroles de John Lennon « happiness is a warm gun » résonne dans ma tête. J’imagine un pistolet encore chaud sur mon pupitre. L’arbre généalogique de la famille d’Antigone disparaît tout à coup de l’écran du beamer. Nasser en profite pour aller rechercher sa règle dans la poubelle. Omar  ironise sur le sort funeste de la famille d’Antigone. Pierre et son voisin sont à nouveau en grande conversation. Impuissant, je frappe du poing sur le rétroprojecteur. Je suis soulagé de constater que la vitre a résisté (j’en ai cassé une en octobre). Le silence enfin. Aussi fragile que la fine couche de glace dans l’ornière. Je pense à la promenade de ce soir. Dans les champs. Loin du bruit. Avec mon fils. Encore cinq minutes. Cinq interminables minutes à tenir. J’ai perdu le fil. Déjà les conversations ont repris. Je n’ai plus la force de continuer. De me battre. De les retenir contre leur gré. J’ai la nausée. Je me dirige vers la porte en silence. Je leur demande de sortir. Regards incrédules. Regards alarmés. On est renvoyé? Et ceux qui s’intéressent au cours, me demande Roger les yeux pleins de malice?

Je ne réponds rien. Ils s’en vont. Je referme la porte. Sans bruit. Antigone, je voudrais moi aussi qu’on m’emmure. Je me pendrais avec ta ceinture. Et les fils bleus, verts et rouges de ta ceinture feraient comme un collier d’enfant autour de mon cou.  En attendant, je soulève le sac de jute, le cale sur mes épaules meurtries et remonte la colline. Là-haut, les rayures bleues et rouges. Les bêtes m’attendent l’estomac vide.

75. Marine

Jeanne
J’en fais le serment
Avec la truelle de nos ouvriers
Je construirai un mur sur la Méditerranée
Je brûlerai les ponts
Avec la torche de nos chômeurs
Je diviserai les peuples
Nos chemises brunes et nos chiens
Garderont les frontières

Marine, le lys et la lie
Cultive, distille et allie

Jeanne
J’en fais le serment
Avec la fourche de nos paysans
Je marcherai sur Bruxelles
Je démembrerai l’Union
Avec le fusil de nos chasseurs
Je monterai au front
J’entasserai les païens
Dans des wagons à bestiaux

Marine, le lys et la lie
Cultive, distille et allie

Jeanne
J’en fais le serment
Avec le soutien de tes voix
Je serai élue à vie
Le temps d’asseoir mon postérieur
Avec l’arc de nos soldats
Sur le pain des Français
Et de faire fructifier
Les affaires de mon père

Marine, le lys et la lie
Cultive, distille et allie

74. Va-t-en-guerre

La bise sibérienne avait préparé le terrain. Une première couche de neige, puis une deuxième, puis une troisième – plus fine et plus lourde – servit de glaçage à ce mille-feuille hivernal.

Nous n’avons pas croisé un chat, pas même un corbeau, tout juste quelques joggeurs au regard fuyant. Le goudron de la route qui serpente les champs est dégarni: le redoux a frappé. Des herbes vertes et vigoureuses pointent hors des gonfles en bordure des vignes. Malgré tout, le blanc domine. Sur les bords du chemin, une délicate collerette de dentelle, translucide et glacée, s’est formée pendant la nuit. L’oeil expert, Léo l’écrase de ses bottes martiales.

Dans la distance, on entend à travers le brouillard le crépitement ouaté et mouillé de voitures. Plus loin, on devine un train régional glissant sur les rails givrés. Beaucoup plus loin – amorti par la neige et le brouillard – un roulement de tambours, le grondement d’une guerre. Trump contre les Chinks! Une guerre comme on les aime bien: virile et stérile. Une guerre bien carrée: commerciale et industrielle. Une sombre histoire de panneaux solaires, d’alu et d’acier. Une guerre sans gain ni gagnant (ce qui est un pléonasme).

Une bonne vieille guerre des années trente aux images sautillantes noir et blanc que seul Trump aurait pu comprendre s’il n’avait pas séché les cours d’histoire. Plus proche de moi, la couleur en plus, une guerre des années quatre-vingt: Reagan contre les Japs. Une guerre comme on n’en fait plus, le remake d’un film de série B, faute d’imagination. Une guerre comme un défilé militaire du 11 novembre (Veterans’ day): patriotique et pathétique. Une promesse de campagne, le prix d’une réélection.

A force de tout détricoter, sa Majesté tombera entre les mailles du filet (à moins que ce ne soit entre le marteau et l’enclume de l’ours bipolaire). Croire que l’avenir se joue au bras de fer réchauffe peut-être le coeur de ses partisans, mais, si l’on en croit le proverbe chinois, l’aigle a beau avoir des serres, il ne pourrait capturer une mouche.

Quand c’est la panthère rose qui met la patte sur le rateau, on rigole; quand c’est chien jaune, on se tord de rire!