Archives de catégorie : Non classé

91. Sphinx (3/3)

In… out… in… out… je tente de réguler… ma respiration… je suffoque… je dois… mes esprits rassembler… à tout prix… sous peine de… de me perdre… de m‘abandonner à… à la claustrophobie… de laisser s’échapper… le peu de raison qui… qui m’habite encore…

Le faisceau lumineux de ma lampe de poche montre des signes de faiblesse; je distingue à peine Icare sur le couvercle noir qui bouche la sortie du souterrain. J’ai bien essayé de le soulever des deux mains; celui-ci semble scellé aux lèvres du passage. Ma tête tourne. Si je suis le secret que l’on emporte dans la tombe, je suis prêt à tout révéler, tous les secrets du monde; je suis même prêt à en fabriquer si besoin est. Je trahirais même père et mère. Par pitié, qu’on me laisse sortir!

In… out… in… out… je parviens à… à respirer… malgré l’épaisseur de l’air… chargé de gaz… d’humidité aussi… je peux comme… palper cet air… cet air sulfureux… qui… insidieusement… engourdit ma… ma conscience comme… comme un vin capiteux… je ne veux pas… mourir…

La lampe est morte. Curieusement, l’obscurité m’apaise et me permet de me recentrer pour mieux me concentrer. Il y avait un courant d’air avant que l’on repose le couvercle; donc, il doit y avoir une brèche ou un boyau plus bas qui permettait à l’air libre de circuler. Faisant appel à tous mes sens, je ferme les yeux et redescends l’escalier, tel un somnambule, sans bruit, au ralenti, essayant de détecter toute anomalie dans l’épaisseur de l’air, le moindre sifflement. Je tends les bras et du dos de la main, j’interroge les parois dans l’espoir de détecter un filet, un souffle, une bouffée d’air frais. 

Du plafond, le goutte à goutte ponctue mon effort, me rappelle à chaque flip flop que le temps presse, que si je venais à manquer un simple battement de coeur, il suffirait à entraîner le vacillement de mon esprit tant je suis fébrile et nu. Pensant peut-être atteindre le degré d’acuité de la chauve-souris en faisant le vide dans mes pensées, j’ai malencontreusement laissé la place vacante au sourire édenté de la voisine de la terrasse du dessous. Voulant chasser cette vision effrayante de mon être, je tente d’ouvrir les yeux, mais je découvre avec stupeur qu’ils étaient ouverts! Pas de doute, à travers une fissure de la parois, c’est la vieille femme en chair et en os que j’observe dans son jardin!

– A l’aide! Aidez-moi!

Il n’est pas facile de se résoudre à appeler ce qui nous effraie et nous fait horreur, surtout quand la voix s’étrangle dans la gorge, mais il est encore moins facile d’accepter de mourir emmuré. M’a-t-elle entendu? L’expression de son sourire s’est figée; elle fronce les sourcils et s’approche du mur. Je renouvelle mon appel aux secours. Retrouvant le sourire, elle réarrange son maigre boa de plumes vertes et bleues autour de son cou, allume sans se presser une cigarette et dit:

– Esprit de la muraille, bel Oedipe, si vous résolvez l’énigme vous serez libre.

Une folle, je suis tombé sur une folle! J’ai envie de hurler, mais je comprends aussi que je ne suis pas maître de la situation. Je la laisse poursuivre, incapable de trouver la force de lui répondre.

-Plus j’ai de gardiens moins je suis gardé. Moins j’ai de gardiens plus je suis gardé. Qui suis-je? Je revient dans cinq minutes.

Par ironie, j’ai envie de répondre Antigone, mais je sais que cela ne colle pas. Plus je cherche, moins je trouve, moins je trouve, plus je suffoque. Tout se brouille dans ma tête. Le bruit métallique de quelque chose que l’on pose lourdement par terre me tire de mon apathie.

-Alors?

-Ecoutez, je sais que vous aimez les plumes de canard; je vous livre Adam et Eve si vous me libérez.

-Vous vendriez père et mère?

Le mordant de la vieille dame qui s’est baissée est accompagné d’un bruit de frottement granuleux et métallique. Se relevant, j’aperçois du mortier dégoulinant en équilibre sur la lame d’une truelle qu’elle tend dans ma direction.

-Rassurez-vous, votre secret sera bien gardé!

90. Pressé

Embrasser la vie, quel beau programme!

Grâce à la douceur et aux pluies régulières, la végétation ce printemps est particulièrement abondante. Je voudrais cette saison éternelle, que la végétation recouvre ma maison, les routes, la ville tout entière! Que les sons du trafic soient étouffés, que le tic tac des horloges s’arrête, qu’on nous laisse mûrir en harmonie avec la nature, ainsi peut-être trouverions-nous notre rythme biologique et pourrions-nous nous calquer librement sur celui de l’univers.

A l’exception des animaux et des plantes, qui peut se targuer d’embrasser la vie? De l’étreindre pleinement? De l’épouser parfaitement? La vie nous glisse entre les doigts; soit trop rapides, soit trop lents, nous ne sommes jamais en rythme avec elle. Sourd à nos instincts émoussés, nous croyons façonner notre vie, mais c’est la société qui nous façonne avec ses clichés et son appétit de chair humaine. 

Nous ne sommes que de serviles rouages que l’on fabrique, remplace, jette à la convenance sociale. Nous ne sommes que de dociles pièces de rechange, formatées et interchangeables. L’argent a remplacé l’amour du travail dans lequel on imprimait un peu de nous-mêmes, de notre génie. Tout ne se mesure plus aujourd’hui qu’au chiffre sur la fiche de paie. L’obsession du chiffre nous rassure, nous aliène, étouffe notre mal-être lorsque le métier ne correspond pas à nos aspirations ou lorsque l’on est pressé comme un citron. 

Pressé… le temps et l’argent se perdent et se gagnent, mais notre vie fuit inexorablement, que l’on perde ou que l’on gagne. Nous passons à côté de notre vie; nous rêvons notre vie. Et un beau jour, nous nous réveillons et découvrons brutalement – si l’on n’est pas frappé de cécité – que nous ne sommes plus qu’un tas de pulpe et de pépins. Même ceux qui ont le courage de regarder leur vie en face, rongé par l’acidité, n’ont plus la force de se rebeller; ils n’attendent plus que la mort ne les délivre. 

Comment éviter d’en arriver là? En prenant la peine de donner du sens à ce que nous faisons, et à reconnaître lucidement que ce que nous faisons parfois n’en a pas. Est-ce parce que nous n’avons pas le choix? Personne ne peut prétendre ne pas avoir le choix, même si les forces extérieures qui s’exercent sur nous, comme le chant ses sirènes, sont irrésistibles et que nos forces intérieures sont parfois contradictoires et s’annulent. Au final, prendre son destin en main, affirmer sa liberté, revient à écouter les pulsations de son coeur et à les aligner tant bien que mal sur les battements de l’horloge universelle.       

89. Icare (2/3)

La dalle noire et épaisse de cinq centimètres accapare toute mon attention: je dois la soulever, mais j’ai une peur bleue de la casser. Les angles sont émoussés et les bords friables. Pourtant, mon hésitation sera de courte durée; le Cerbère gravé dans la pierre semble m’observer de ses six yeux avec malice et suggérer que je ne suis pas de l’étoffe des explorateurs. Piqué dans mon amour-propre, je m’accroupis, glisse mes doigts sous la plaque et exerce une pression progressive et  mesurée, jusqu’à ce qu‘elle se décolle de quelques centimètres du sol. 

Je ne peux m’empêcher de faire la moue: une forte odeur de souffre s’échappe de la cheminée souterraine. Je ne me suis pas trompé; un passage souterrain existe bel et bien! Je ne respire plus que par la bouche, tant les miasmes sont nauséabonds. Je continue à soulever la plaque et l’adosse le plus délicatement possible contre le flanc du tas de terre excavée.

J’ai la surprise de découvrir sur la face cachée de la dalle, une autre gravure, intacte celle-ci. Elle est d’une beauté exquise, comme si le sculpteur venait de l’exécuter à l’instant. Elle représente, à première vue, un ange. En fait, il s’agit d’Icare s’approchant de l’astre solaire. Pile ou face? Le Cerbère ou Icare? Les Enfers ou le Ciel? A quoi bon graver le côté caché, puisque personne, à l’exception d’Hercule, de Thésée ou d’Orphée et Eurydice ne sont jamais revenus vivants du royaume des morts?   

A mon plus grand étonnement, je ressens en avançant la main un courant d’air m’aspirer dans le gouffre plutonique. Comment expliquer ce phénomène contredisant les lois physiques? L’air chaud n’est-il pas plus léger? Même s’il y a un passage à l’air libre plus bas, le courant ne devrait-il pas être ascendant? Cette aspiration contredit non seulement la thèse religieuse qui voudrait que les Enfers soient la proie des flammes, mais aussi la thèse scientifique qui soutient qu’un noyau incandescent loge au centre de la terre. 

Je dois écarter les guirlandes de lierre qui obstruent la porte de la petite cabane de jardin adossée au muret. A l’intérieur, je trouve une lampe de poche suspendue à un crochet. En refermant la cabane dernière moi, je jette un coup d’oeil par dessus le muret sur la terrasse du dessous; la vieille dame à la cigarette me fait un sourire édenté que je lui retourne accompagné d’un signe de la main. Sous le tilleul, Adam et Eve m’observent en cancanant leur désapprobation: on ne foule pas impunément leur jardin! Je hausse les épaules, provoquant un concert de battements d’aile. 

En orientant le faisceau de la lampe dans la bouche béante du passage, je me dis que si je rencontrais dans ma descente infernale la grimace de la voisine – ou toute autre gargouille diabolique – je mourrais sans doute d’une crise cardiaque. En me concentrant sur la tache lumineuse, je ne suis pas surpris de découvrir un escalier taillé dans la roche, même si je ne m’attendais pas à trouver du granit à cet endroit, puisque la plaine du Rhône était jadis recouverte d’un glacier qui a réduit la roche en moraine. Comment ce pan de colline a-t-il pu échapper aux molaires du glacier? La descente est aisée, malgré le suintement des parois et le métronome irritant du goutte à goutte se détachant de la voûte. Le courant d’air me rafraîchit le visage, mais je continue à respirer par la bouche tant l’air est saturé de cette odeur d’oeuf pourri. 

D’après mes calculs, nous sommes au bas de la colline, à la hauteur des rues basses de la ville, lorsque le passage débouche sur un cul-de-sac. J’ai beau palper les parois luisantes avec la frénésie d’une Antigone emmurée, je ne décèle ni obstruction accidentelle ni passage secret.  Je suis déçu et déconcerté: d’où provient alors le courant d’air? Le courant d’air! Un frisson court le long de la colonne vertébral. Il a disparu! Il n’y a plus de courant! Il n’y a plus d’air! Affolé, je remonte en courant l’escalier, respirant comme un asthmatique, la sueur froide perlant sur le front. Où donc est  la lueur du jour? Le carré de lumière? La lampe de poche tout à coup éclaire Icare: quelqu’un – mais qui? – a replacer la plaque à sa place!    

88. Cerbère (1/3)

Perchés sur le muret, Adam et Eve – un couple de canards – m’observent dubitatifs planter la pelle dans l’herbe du jardin suspendu. J’ai remarqué au fil des ans que l’herbe jaunit en un lieu spécifique pas très loin du tilleul dès le mois de juin. L’herbe brûlée par le soleil dessine un carré d’un mètre de côté. Un carré trop parfait pour être un caprice de la nature. J’ai décidé d’en avoir le coeur net. J’ai ouvert la porte fenêtre et je me suis rendu dans le potager négligé par les élèves et j’ai trouvé une pelle contre le mur du collège. Le vernis du manche s’est effacé et la plaque de métal concave est rouillée, mais la pelles encore robuste se manie facilement. 

Dès le premier coup de pelle, tout mon corps se met à vibrer; la résistance d’une pierre à environ dix centimètres sous terre en est sûrement la cause, me dis-je. Pourtant, tous les coups suivants se heurtent à la même résistance et produisent le même effet. Au bout d’une quinzaine de minutes, j’ai dégagé non sans fierté une dalle carrée. La roche  noire est poreuse. En son milieu, un dessin usé par le temps est encore à moitié recouvert de terre glaise. Ce symbole ressemble à un W en équilibre sur le manche d’une fourche, ou – selon l’orientation – une fourche dont le manche est en équilibre sur un M. En ôtant la terre incrustée avec un bâton de glace trouvé dans le jardin, j’ai la surprise de découvrir au bout de chaque pointe de la fourche la tête d’un animal. Plus de doute: il s’agit de la représentation d’un Cerbère les pattes avant repliées en position de Sphinx! 

Peut-être qu’un cri de triomphe s’est échappé de mes lèvres à ce moment-là; Adam et Eve ont pris bruyamment leur envol. La trouvaille fait battre mon coeur, mon pauvre coeur dans lequel Crainte et Joie se disputent âprement, car je comprends que l’aventure ne s’arrête pas là; cette dalle ne peut être que la porte gardant l’entrée d’un souterrain. Si ce jardin est Eden, les Enfers ne sont pas loin. Sous mes pieds? Au bas de la colline? Dans les entrailles de la terre? Si la découverte devient palpitante, je suis étreint par l‘angoisse. Terrorisé même! Mais voilà, je sais que je ne peux en rester là; l’idée de laisser la conduite des recherches à un autre m’est insupportable. Je veux être seul à jouir du mérite de cette découverte. 

De la lame de la pelle, je dégage maintenant les bords de la plaque noire, sans me presser, avec une minutie inutile. Je veux retarder autant que possible le moment pourtant inexorable où je soulèverai la plaque. J’ai beau jurer contre ma curiosité, tenter de la ramener à la raison, je sens bien que rien ne pourra l’infléchir. Rien.

87. Eden

Lorsque l’on sort le stylo de sa trousse sans automatisme, c’est que l’on n’a pas d’idées. Le stylo n’est plus simplement un moyen, mais un objet à part entière. En le regardant bien, il me fait penser à une fusée, à une voiture de sport au long capot, le bouchon fuselé figurant la cabine de pilotage. Quant à la page blanche, elle aussi redevient une page blanche. Elle renvoie – tel un miroir – l’écrivain en panne d’inspiration à son néant. Le vertige de la page blanche l’attire et  l’aspire dans le vide, l’engageant dans l’immensité troublante d’un trou blanc. Pourtant, il y a pire; il arrive parfois que l’encre se répande comme le sang de l’hémophile sous la bille du stylo, laissant l’écrivain pour mort. 

Le ciel est gris ce matin. Entre les pommiers du verger suspendu qui entoure le collège, Adam et Eve se dandinent à la recherche de pousses tendres que l’orage de la veille a copieusement arrosées. Quelque chose cloche; les deux canards sont moins bavards qu’à l’accoutumée. En scrutant le jardin à travers les larges fenêtres de la salle des maîtres, je m’étonne de ne pas apercevoir leurs petits.  

Les avoir baptisés Adam et Eve n’a peut-être pas été un choix très judicieux. Si nos parents originels n’avaient jamais quitté le jardin d’Eden, ils seraient encore vivants et vierges, l’instinct sexuel n’ayant occupé leur esprit qu’après la Chute. Cependant, je suis sûr d’avoir vu leurs petits la semaine dernière encore. Enfin, il me semble. Adam et Eve ont dû faire leur nid quelque part dans le verger. Il faut que j’en aie le coeur net. Ouvrant la porte-fenêtre, je suis sans bruit le couple peu enclin à presser le pas. 

En passant sous le tilleul, au pied d’un bosquet de lauriers, j’aperçois un nid de branchages et d’herbes tressés. Je pousse un soupir de soulagement. Si nos deux palmipèdes avaient été pré-adamiques, auraient-ils eu l’instinct de construire un nid? Pourtant, le nid est vide. Et pas d’éclats de coquille alentour ni de cris juvéniles. Une idée absurde me traverse l’esprit: et si les animaux avaient cessé de pondre ou de mettre bas? 

Le croassement persistant et moqueur de corneilles me sort de ma rêverie. En me penchant par dessus le muret, la source du bruit ne m’apparaît que trop clairement: huit mètres en dessous, sur la terrasse d’un verger mal entretenu, une demi-douzaine de nos charognards citadins se disputent des lambeaux de chair éparpillés dans les hautes herbes au pied d’un nain de jardin. Les corneilles entaillent, cisaillent et déchirent de tendre morceaux de viande rose qu’elles s’empressent d’engloutir. Combien de terrasses jusqu’aux Enfers, me demandé-je?

Assise non loin parmi les ronces en fleur, une vieille dame jouit du spectacle. Sur une table ronde de bistrot en fonte, sont posés une tasse de café et un cendrier rempli de mégots. Une cigarette allumée se tient en équilibre dans l‘encoche. Une quinte de toux causée par le rire que lui procure la curée des charognards fait trembler ses épaules. Ses cheveux teints mal peignés laissent apparaître la racine blanche de leur vraie nature. Autour de son cou, une étrange guirlande; elle porte un boa clairsemé de plumes bleues et vertes.      

86. Babylone

A travers un carreau de la fenêtre qui ondule quand je tourne la tête, j’observe le clocher verdâtre de la cathédrale. Il est fièrement pointé vers le ciel gris. Dans le carreau d’à côté, la girouette sur une tour trapue  indique le sud d’où vient la pluie. Et dans la rangée d’en dessous (troisième carreau à droite), le pommier rebelle étend ses branches fluettes aussi bien à l’horizontal qu’à la vertical, comme un enfant mal peigné. Rebelle aussi parce qu’il refuse de porter autant de fruits que les autres pommiers plus ramassés, disciplinés et généreux qui égaient  l’étroit verger suspendu. 

Autour du collège, un muret moussu et coiffé d’une vigne vierge enceint le jardin et l’empêche de glisser dans le vide. Il ne manque plus à cette couronne verdoyante qu’Adam et Eve – le couple de canards qui a élu domicile dans ce lieu ombragé. En ouvrant la porte-fenêtre, je les aperçois entre les tulipes aux pétales dégarnis se dandinant sur leurs palmes. Sans se presser, ils entreprennent le tour du bâtiment. Je les suis à distance. Arrivés à l’extrémité nord qui surplombe les rues basses, ils passent le tilleul et se dirigent vers le carré de salades laissé à l’abandon par les élèves négligeants. Agitant la tête, leur bec déchire allègrement les feuilles croquantes, puis d’un coup d’aile maladroit, le duo se hisse sur le muret. 

Entre les toitures luisantes, le jet d’eau est à moitié effacé par un voile gris; le sifflet langoureux d’un bateau de la CGN retentit: l’appel du large. Pourtant, quelque chose retient les canards. En me penchant, j’observe la terrasse huit mètres en dessous. A côté d’un palmier, un vieille dame s’abrite sous un parapluie aux motifs paisley. Je ferme les yeux. Les motifs persans se gravent dans ma mémoire, puis l’arrangement floral, comme une spirale de figues blettes soigneusement espacées et arrangées, se met à tournoyer. Lentement. Et si les jardins introuvables de Babylone se trouvaient sous mes pieds? Et si la vieille dame n’était autre qu’Amytis soupirante devant la stèle du défunt Nabuchodonosor? Mon coeur se met à battre. Au milieu de la céramique bleu nuit qui recouvre le monolithe, l’empreinte des étoiles scintillent. Non. Il s’agit du relief doré d’autant de sphinx ailés!   

Un battement d’aile. La vieille dame a refermé bruyamment son parapluie. En rouvrant les yeux, je m’aperçois qu’Adam et Eve se sont envolés. La vieille dame fume une cigarette qu’elle finit par écraser sur le bonnet rouge d’un affreux nain de jardin. 

85. Sabordage

Peut-être connaissez-vous Barbe-Rouge? Dans les aventures d’Astérix et Obélix, Barbe-Rouge est le chef des pirates, le redoutable écumeur borgne des mers. Lorsqu’il jette le grappin sur un bateau malchanceux, il s’assure toujours que nos deux Gaulois ne sont pas à bord car il les craint plus que la peste. En fait, il n’est pas rare que Barbe-Rouge s’empare d’une hache et saborde son propre navire lorsque les deux Gaulois tentent de l’aborder. Le lien avec l’actualité?

Que ce soit Air France ou la SNCF, la stratégie est la même: plutôt que de réformer l’entreprise, l’équipage mutin entame un bras de fer avec le capitaine et tant pis si pendant ce temps-là les cales s’emplissent d’eau. Le syndicalisme à la française est une tumeur née dans le cerveau de la révolution, une excroissance institutionnalisée qui se nourrit du passé – d’un Age d’Or qui n’existe que dans les contes pour enfants – et surtout de l’argent du contribuable, bien sûr. 

Le rôle des syndicats? Réduire le chômage? Préserver les acquis sociaux? Non, trop complexe, trop petit pour l’ego des chefs syndicalistes qui préfèrent bronzer sous les projecteurs de la politique.  Négocier des compromis? Garantir la pérennisation de l’entreprise? Non,  trop raisonnable, pas assez porteur. Il est tellement plus facile de jeter l’ancre (freiner des quatre fers) et de dilapider le Trésor public!

Peu importe qui sont Astérix et Obélix dans notre analogie (l’état? La concurrence? La globalisation?); faute d’avoir une longue-vue, les pirates syndicaux ont l’arme fatale: la grève préventive! Mais à force de nous rejouer la prise de la Bastille (au frais de la princesse), les usagers des transports, de moins en moins friands de leçons d’histoire, quittent le navire pour rejoindre les compagnies de bus privés ou les compagnies d’aviation étrangères. Quant aux investisseurs indigènes ou étrangers, ils ne prendront pas le risque d’investir à fond perdu dans une Gaule dont les plaies auto-infligées n’en finissent pas de suppurer. Car n’en déplaise à ces bâtards replets de la révolution, la danse du ventre de la sangsue syndicale n’est pas du goût de tout le monde.   

Bien sûr, après Waterloo, les syndicats vous tiendront le discours du on-vous-l’avait-bien-dit-qu’il-fallait-nous-écouter, sans sourciller, sans l’ombre d’un remords ou d’une remise en question. Comme les black blocs dans les cortèges, mais à visage découvert et en toute impunité, ils jettent la pierre mais ne paient pas la facture – le contribuable s’en charge. 

Cette fois pourtant, les choses pourraient mal tourner pour Barbe-Rouge car Macron ne joue pas le jeu. Savoir jouer au poker ou à hâte-toi lentement ne suffit plus. La sangsue, bouffie d’orgueil, borgne et allergique au changement se laissera-t-elle couler avec le navire? Devant cette situation inédite, les syndicats, qui pensaient connaître par coeur les rouages du pouvoir, la velléité chronique des gouvernements précédents, et jouer sur la corde sensible des Français versatiles et ronchons, se retrouvent sans plan B.

Nul doute que Baba, posté à la vigie, ferait mieux l’affaire que Barbe-Rouge, même s’il ne sait prononcer les « r » et est originaire des Caraïbes ou d’Afrique.    

84 Lego

Léo emboîte des briques sur une plaque Lego – un rituel quotidien. Je me souviens l’avoir fait avant lui. Il y a longtemps. Différemment. Très différemment. Disons-le franchement, sa manière de faire m’horripile. Je ne peux m’empêcher de froncer les sourcils et dois faire une effort sur moi-même pour contenir mon irritation, ne pas intervenir, réprimer mon désir de lui enseigner les bonnes manières: civilisées et raisonnables.  

Certes, Léo classent les briques par couleur, mais cette priorité n’est pas absolue. Un autre impératif – aussi puissant – interfère: la forme des briques. Il commence toujours par emboîter les plus petites briques d’une même couleur de bas en haut, puis il emboîte par ordre croissant les plus grandes de la même couleur, ce qui est rationnellement insupportable puisque si la dernière pièce est trop grande pour finir une rangée – horreur! – il commence une nouvelle rangée, sans finir la précédente. Quel mépris des conventions! comment peut-on laisser le vide s’installer ? Défier l’ordre? Miter la toile?

La couleur épuisée, il en choisit une nouvelle et continue la rangée commencée en utilisant les plus petites briques et ainsi de suite. Comme si de rien n’était. Le plus naturellement du monde. Et tant pis si une rangée au milieu de la plaque demeure inachevée et que la suivante comporte deux couleurs mal assorties, comme le vert et le bleu. Lorsqu’il a épuisé son stock de briques, la plaque Lego offre le paysage ravagé d’un champ de bataille, le triste spectacle d’une chaîne de montagne défiant crânement l’utilitarisme uniforme et la normalité rationnelle de mon cerveau formaté. C’est du moins ce qui m’apparaît au premier coup d’oeil.

En y regardant d’un peu plus près, le chaos est savamment orchestré. Léo intègre l’idée d’équilibre dans son paradigme, un jeu subtil de priorités et de concessions sans perdant ni gagnant, un dialogue entre la couleur et la forme. Léo un petit démiurge? Un visionnaire? Mais comment tolérer ce match nul entre la couleur et la forme? La forme ne devrait-elle pas être au service de la couleur? Ou la couleur au service de la forme dans un sage rapport de subordination? Cette vision dénaturée des choses, je le crains, est due à ma trop longue exposition aux radiations sociales. 

83. Course

Je cours. Sans fin, traversant la longueur démesurée de l’entrepôt désaffecté. Je cours. Ecrasant à intervalle régulier les bris de verre qui jonchent le sol poussiéreux. Je cours. Dans la tête, des airs qui ressemblent à « Are friends electric? », entêtants et répétitifs, bruts et mécaniques. Je cours. Les oreilles saturées par l’écho démultiplié de sons synthétiques, emphatiques et inquiétants. Je cours. D’un pas lourd et ralenti par l’épaisseur de l’air, comme si j’étais au fond du bassin d’une piscine. Je cours. Je voudrais pouvoir déchirer le film plastique transparent plaqué sur mon visage. Je cours. J’étouffe et pourtant réussi à inhaler suffisamment d’air pour ne pas perdre connaissance, mais pas assez pour calmer mon angoisse. 

Au détour d’une machine digne des temps modernes, le chevalier fantastique du film Fisher King est à l’affût. L’angle de son heaume inexpressif m’indique qu’il m’a vu. Il tire sur les rennes de son cheval, alignant la tête de l’animal à l’angle de son heaume. Tels deux canons pointés sur moi, les naseaux du cheval me paraissent disproportionnés, comme si j’étais Alan enfant sur la plage face à Equus. Les naseaux exhalent des volutes de fumée épaisse au ralenti. Le hennissement lugubre de la bête déchire l’air dans un écho formidable. Les sabots luisants s’enfoncent par intermittence dans un corps en décomposition, chassant les mouches des plaies purulentes du cadavre. Le corps grouille de larves blanches, comme dans le film Mulholland Drive. Le corps d’un homme? D’une femme? Le piétinement visqueux du cheval émet des bruits de succion. L’odeur écoeurante de viande faisandée me colle à la peau, me monte au cerveau. Convulsions de l’estomac.

Je cours. L’odeur de viande putréfiée est intolérable. Je cours. Je n’entends plus que les battements de mon coeur. Je cours. Dans mon dos, les fers du cheval retentissent sur le verre brisé; je visualise les éclats de verre collés à ses sabots. Je cours. Mon dos brûle, je crois sentir la pointe de la lance visant un point entre mes épaules. Je cours. La porte de l’entrepôt n’est plus qu’à vingt mètres, dix mètres, la liberté à portée de main. Je cours.

Enfin la poignée que j’agrippe, abaisse, en vain. La porte est verrouillée. Je me retourne les yeux fermés, offre ma poitrine à la lance. Attends. Rien ne se passe. J’ouvre les yeux, mi-clos. Suis-je mort ou vivant? Le chevalier a disparu. L’entrepôt aussi. 

Fantôme du passé? Aspiration du présent? Vision du futur? Le goût amer dans ma bouche ne me permet pas de conclure, ni d’espérer.

82. Tilleul

Sept heures. Au-dessus des tuiles des rues basses, sur les épaules de cuivre brunes et mates des toits, le bleu s’étale impudiquement. Le ciel a laissé glisser le long de ses hanches lascives le voile blanc de sa chemise de nuit. De ses poches percées, mille éclats se sont dispersés entre les pavés. Déjà la fraîcheur matinale s’évapore. A quelle heure le jet d’eau se lève-t-il en avril?

Le soleil lèche les vitres de la classe. La lumière est perturbée par l’ombre d’un vol de corbeaux parti du tilleul. L’arbre étire ses bras; il ne manque plus que quelques centimètres avant que ses doigts n’effleurent le rebord des fenêtres. J’en ouvre une. Les boules de feuilles nouvelles se balancent paresseusement au bout des branches ébouriffées et rugueuses. On distingue au milieu de ces nids vert tendre des grapes de boutons jaunes. Dans quelques années, je pourrai enjamber le rebord et sauter dans ses bras. 

Au loin, l’appel du large. Le sifflet profond d’un bateau de la CGN étouffe le piaillement des moineaux et – bien plus bas – la rumeur du trafic. Dans l’ombre pérenne, la ville a tissé sa toile: entre les bâtiments, les rues grouillent d’insectes métalliques qui s’activent et s’affairent, déversant les forces vives – les renversant parfois – au pied des bureaux climatisés empilés comme des aquariums. Sous l’éclairage électrique, devant les écrans plats, j’imagine les forces vives sirotant le café du distributeur, consommant et se consumant sans une plainte jusqu’à la dernière gorgée.    

A nouveau, l’ombre d’un vol dérange la lumière. Le tilleul me fait face. Par la fenêtre, je me penche. Au pied de l’arbre se trouve un potager qui surplombe la muraille. Il est vrai qu’il est mal entretenu, à la merci de la bise et de la velléité d’une poignée d’élèves à la fibre verte, mais il s’agit d’un jardin suspendu! Si je saute bien et que les branches résistent, si je descends de l’arbre (comme mes ancêtres) sans me rompre le cou, c’est là que j’édifierai mon royaume quand je serai maître de mon temps.