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62. Synopsis

J’entame la dernière relecture de mon manuscrit ces jours. Le titre définitif du roman devrait être:  Le Garçon étroit ou Le Bâtard de Dorian Gray.

Ce roman  est la tranche de vie fictive et autobiographique d’un professeur d’anglais nommé Yari Gordan. L’intérêt qu’il porte à la littérature victorienne – en particulier au personnage de Dorian Gray – est dû à une constatation alarmante: il a cessé de vieillir depuis dix ans. A 28 ans, il en paraît 18! Suspendu dans l’imperfection et l’ambiguïté, deux événements vont chambouler son quotidien et sa vie affective. Il est d’abord témoin d’une scène suggestive dans le hammam de l’Olympic qui l’amènera à faire la connaissance d’un élève singulier. Puis, il sera mêlé à une affaire de meurtre dans l’enceinte du collège dont l’enquête est confiée à la commissaire Nerina Bianca. Cette dernière est bien décidée à faire toute la lumière sur cet homicide, malgré la réticence des uns et le faux témoignage des autres. Comme le meurtre semble étroitement lié à la découverte d’une confession renversante dont l’auteur n’est autre que Jean Calvin, la pression du juge d’instruction, des médias et des autorités complique la tâche de la commissaire.

A mi-chemin entre le policier et le fantastique, faisant la part belle au discours érotique, ce roman relate le bouleversement que va connaître la vie de Yari Gordan pour le meilleur et pour le pire. Sortira-t-il indemne de ces événements? Cela lui permettra-t-il de briser le sort qui le maintient dans la chrysalide de l’adolescence?

61. Romanville

Vous connaissez peut-être ce jeu vidéo – Simcity –  qui consiste à construire et agrandir une ville en tenant compte de l’équilibre entre les besoins et les ressources. Je me disais aujourd’hui en me promenant avec Léo qu’il en va de même avec l’élaboration d’un roman: il y a différentes étapes et lors de chaque étape, il faut être attentif à plusieurs opérations en même temps.

Au début, le plan est dressé, les quartiers dessinés sont construits très rapidement. Cela ne me  prit que deux mois (juillet et août). Certes, il faut s’assurer que chaque immeuble est indispensable et que les briques sont résistantes, mais si le gros oeuvre est essentiel, il relève plus du quantitatif que du qualitatif. Il reste encore et surtout à insuffler une âme à la ville, à lui donner son cachet.

Cette opération consiste à tailler dans le bloc mal dégrossi des façades, épurer et densifier à la fois leur contour en soupesant chaque mot, en s’assurant qu’il n’est pas répété sans raison, qu’il sonne bien et que s’il contient un double sens, celui-ci donne du relief au texte. S’il brouille le message, il doit être écarté. Bref, vous l’aurez compris, c’est le travail le plus intéressant, mais aussi le plus laborieux. La taille est particulièrement vitale pour le premier et le dernier chapitre: il faut accrocher le lecteur et ne pas le laisser sur sa faim.

A cette opération minutieuse, une autre intervient: la création de nouveaux micro quartiers impératifs à la cohésion de l’ensemble. Bien que la trame soit déjà pensée et formulée, il faut qu’elle se justifie intrinsèquement. Par exemple, je me suis rendu compte hier que pour comprendre la psychologie du personnage principal, Yari Gordan, il fallait un lien qui non seulement le rattache à Dorian Gray, mais explique son immaturité et son problème relationnel avec les femmes: j’ai donc dû brièvement parler des circonstances de sa naissance. Certains autres quartiers – ajouts – sont des mises en abîme, comme par exemple le fait que Yaris soit lui-même un écrivain qui rédige un roman sur un personnage qui souffre d’une pathologie proche de la sienne. De la même manière, je me réfère à une scène de Mort à Venise qui revient à l’esprit du narrateur lorsqu’il est confronté à une situation similaire.

Idéalement, l’auteur cherche à créer un univers fictif autonome. Un univers qui se tient. Un univers où tout n’est pas donné sur un plat d’argent, mais où toutes les questions du lecteur peuvent trouver une réponse. Je crois pouvoir dire que cette opération cruciale durera jusqu’à la mi-décembre. Si alors le roman est bouclé, il restera l’opération hasardeuse de le soumettre à un éditeur. Une chose est sûre: éditeur ou pas éditeur, le jeu en vaut la chandelle.

60. Avertissement

Je sais, cela fait longtemps que j’ai délaissé ce blog. Je suis accaparé par la rédaction de ce nouveau roman et, depuis peu, par la rentrée scolaire. Je vous présente une ébauche de la citation et de la préface de ce roman qui prend la forme d’un avertissement:

 Et le ciel regardait la carcasse superbe
Comme une fleur s’épanouir
Charles Baudelaire

 L’homme est-il maître de ses goûts?
le marquis de Sade

Avertissement

L’innocence est un mythe chrétien: en quittant le jardin d’Eden, Adam et Eve et toute leur descendance l’ont perdue. Par nostalgie, il arrive encore que des auteurs auréolent leurs personnages d’une candeur qu’ils confondent avec l’ignorance qui naît de l’inexpérience. Pas de tels artifices dans ce roman; je préfère célébrer la bête en l’homme, cette impureté dans le sel qui donne du goût à la vie, et redonner à la pensée érotique sa juste place en fredonnant l’air qui est le sien le moins faussement possible.

*

Plus j’effectue des relectures et opère des modifications, plus je me pique au jeu, malgré le caractère licencieux du sujet. Il y a bien une petite voix qui me dit que je devrais renoncer, mais un cri profond la couvre au nom de la liberté d’expression. Après tout, à quoi bon écrire si l’on ne tente pas de sortir des sentiers battus? De provoquer? De tester les limites?

Lorsque je tâtonne de la plume, j’exprime naturellement ce qui me concerne, me préoccupe. Avec un peu de chance, le lecteur partage les mêmes préoccupations avec le scribouilleur, mais même si cela n’est pas le cas, le lecteur lit-il pour être conforté dans ses convictions ou pour être mis au défi dans ses préjugés ? Pour tourner en rond ou pour élargir son horizon?

Je ne prétends pas détenir la vérité, mais une vérité que je veux partager avec vous et la confronter à la vôtre. Je ne prétends pas non plus réinventer l’écriture, mais l’utiliser au plus près des émotions en tirant de sa poésie et de sa richesse le ton et les nuances qui permettent à la fiction d’accéder à la réalité.

 

59. Coincé

Mon fils Léo est parti au Tessin avec l’association Cap-loisirs pour une dizaine de jours. Quant à ma fille Emmy, elle s’est envolée pour l’Islande avec les scouts. L’occasion est trop belle pour ne pas la laisser filer entre les doigts. C’est décidé, j’annonce la rédaction d’un nouveau roman!

Provisoirement intitulé Coincé, J’en ai défini les grandes lignes. Coincé est une autobiographie frictionnelle dans laquelle il ne sera  plus question d’autisme, mais de la vie d’un professeur d’anglais âgé de vingt-huit ans,  à l’existence trop rangée, qui se rend compte qu’il ne vieillit plus depuis dix ans! L’Inconvénient, c’est qu’il réalise qu’il ne  peut s’engager, se projeter dans l’avenir. Un meurtre au collège va chambouler son quotidien. Toute la question va être de savoir dans quelle mesure cela va résoudre son problème ou au contraire le compliquer.

Après La carpe, je souhaite écrire un roman à mi-chemin entre le polar et le fantastique. Il s’agit d’une autobiographie fictionnelle et sulfureuse dont l’intrigue se déroule à Genève – plus précisément dans un collège. Les thèmes abordés sont: l’engagement, le mensonge, la sexualité, le fanatisme religieux, le narcissisme, la schizophrénie,  Jean Calvin, Dorian Gray, Dr Jekyll, Aeshenbach (Mort à Venise)… Le public visé est un public adulte. Certains passages sont “osés” et je ne sais franchement pas comment ils seront reçus par les éditeurs.

J’ai écrit 72 pages (= une centaine format livre). L’intrigue est en place et le nombre de pages sera sans doute le même, mais il reste le lent travail de la mise en forme et des relectures. Je me fixe l’été 2018 pour le terminer et rechercher un éditeur. Le titre ne sera pas Coincé, mais il ne sera dévoilé qu’au dernier moment.

Cet article sera modifié et complété au fur et à mesure.

 

58. Grill

J’ai taillé la haie hier après-midi sous un soleil de plomb. Je n’ai pas eu le courage de ramasser le feuillage rebelle étendu sur le gazon. Pour être honnête, il s’agit plutôt d’herbes diverses et clairsemées.

Quand j’ai fini par ramasser le feuillage ce matin, je fus très surpris de constater que les feuilles qui reposaient sur l’herbe étaient encore tendres, alors que celles qui jonchaient les endroits où la terre sèche est visible se réduisaient en poussière lorsque je les écrasais dans le creux de mon poing.

A une plus grande échelle, on comprend mieux pourquoi la déforestation, l’extension des villes et l’agriculture extensive contribuent au changement climatique. Si plus rien n’absorbe la chaleur, elle rayonne et dessèche tout.

La Suisse n’est pas l’Australie. Et pourtant se répand la culture populaire du barbecue. C’est fun de griller viande et saucisses; les promoteurs de produits carnés vous le répètent sur tous les tons: il n’y a de vrai que la viande, « le reste n’est que garniture ». La magie opère: autour du feu rassembleur, la bière coule à flot, les hommes (les vrais) s’affairent autour du grill parmi des volutes grasses et écoeurantes. les chasseurs ruisselants de transpiration échangent des blagues obscènes et libèrent leur rire gras, bombant leur torse sous le tee-shirt collant qui laisse échapper poils et bourrelets. Les femmes, moins stupides, restent à distance et comparent l’embonpoint de leur mari avec celui des autres mâles.

Ce rite primitif, ce retour aux sources réveille l’instinct guerrier qui sommeille sous nos chemises repassées. Hélas, cette relique festive de l’âge de pierre copieusement relayée par les médias a un prix: une surconsommation de viande.

Quand on sait que la surface de sol nécessaire pour produire un kilo de boeuf est de 323m2 (269m2 de pâturage + 54m2 de fourrage), alors qu’il ne faut que 16m2 pour produire un kilo de céréales, peut-être que renoncer à une côtelette au profit d’une louche de salade de riz n’est pas si terrible que cela, même si c’est moins viril. Je ne souhaite pas que l’homme devienne végétarien, car ses canines ne sont pas là par hasard, mais qu’il rééquilibre son régime alimentaire. Au rythme actuel, il est prévu que dès 2050 la moitié de la production céréalière servira à nourrir les animaux qui finiront dans nos assiettes. Bref, la déforestation est en marche pour de longues années encore.

A n’en pas douter, l’homme du XXIe siècle tiraillé entre l’instinct et la raison tâtonne encore sur le seuil de la caverne. Cherche héros désespérément! Malheureusement, comme Ray Bradbury, je n’arrive pas à imaginer le héros qui nous sortira de ce mauvais pas. Certes, Guy Montag est un héros comme on les aime. Cependant, il se trouve bien incapable de lutter contre l’engourdissement de la société futuriste de Fahrenheit 451; il est même contraint de prendre la fuite! Afin d’atténuer cet échec, Ray Bradbury n’a rien trouvé de mieux que d’imaginer out of the blue un bombardier fantôme lançant une bombe atomique sur la ville, afin que Guy puisse  construire la société idéale dont il rêve. Cela facilite et rétrécit quand même passablement le rôle du héros!

Comme lui, je n’arrive pas à concevoir un héros providentiel (Macron? Schwarzenegger?) capable de raisonner toute l’espèce humaine sans l’aide d’un deus ex machina. Le sentiment d’impuissance est tel qu’on en vient à rêver d’un virus qui effacerait l’espèce humaine de la carte, à l’exception d’une poignée – dont nous ferions naturellement partie – pour reconstruire une société sur des bases plus saines.

57. Crusoé

Ce matin, Léo et moi nous sommes promenés dans les champs. J’ai donné la main à un somnambule. Quand il s’est réveillé, il a planté ses ongles dans les phalanges de mes doigts. D’une forte pression, j’ai écrasé ses doigts dans ma main en signe d’avertissement. Son cri de paon m’a fait comprendre qu’il avait compris, ce qui ne l’a pas dissuadé de recommencer une quart d’heure plus tard. C’est un jeu bien réglé dans lequel chacun y trouve son compte.

L’essentiel n’est pas là; il faisait beau, le vent du sud soufflait, permettant au relief du Mont Salève de se détacher très clairement: strates, moutons verts, strates, moutons verts – un mille feuille fatigué. La lune à dix heures flottait délicatement comme un croissant de dentelle sur fond bleu clair, promesse d’un ciel azur passé midi. Bref, c’était parfait pour une promenade matinale avant la chaleur maghrébine de l’après-midi.

En revenant au village, Léo retrouva un peu d’allant et un peu de lui-même: démarche sautillante, paume frappant à intervalle régulier la clôture du stade de football. Je rencontrai alors un jeune père et son enfant d’environ sept ans. La casquette bien campée sur ma tête, mon premier réflexe fut de passer en détournant le regard, car Léo n’est pas une bête de foire, malgré son casque antibruit orange, ses vêtements de joueur de basketball bleus et sa cordelette verte trouvée en chemin qui traîne derrière lui. Je ne veux pas du regard interrogateur des gens ni d’ailleurs de leur regard fuyant, ce qui est pire encore.

Pourtant, ce jeune père osa apostropher ce mur de silence, cette forteresse d’absence, ce concentré de frustration – moi! Oui, j’ai bien été dans le journal. Oui, j’ai bien écrit un roman. Oui, La carpe est le titre. C’est là qu’il m’a dit que son fils est « une jeune carpe ». Comme mon fils, il souffre d’autisme. Cela m’a beaucoup touché et j’aurais voulu m’entretenir avec lui, l’interroger sur son fils, mais les ongles de Léo m’ont rappelé à l’ordre. Je lui ai dit que son fils semblait bien se débrouiller et que nous aurions sans doute l’occasion de nous rencontrer à nouveau. J’ai continué mon chemin. Sans explication.

Franchement, je regrette d’être parti si brusquement, mais je n’aurais pas voulu que mon fils se mette à hurler à ce moment-là devant son fils. Ce jeune père n’a peut-être pas besoin d’aide, mais si l’intérêt qu’il porte à l’autisme est assez vaste pour inclure mon roman ou tout au moins l’article de journal, il est navrant que je ne puisse satisfaire ni sa curiosité ni la mienne. J’espère le rencontrer à nouveau avec son fils dans de meilleures conditions.

Les ponts s’écroulent faute d’entretien et ne sont pas remplacés. Les tunnels sous la mer sont creusés à mi-chemin, puis abandonnés. Le continent au loin ressemble de plus en plus à un mirage. Léo est comme une faille volcanique sous-marine qui repousse les plaques continentales. Imperceptible à la surface, cette activité tellurique nous écarte inexorablement du reste du monde. C’est à la fois confortable et inquiétant de vivre sur une île qui ne cesse de dériver… sommes-nous taillés pour jouer les nouveaux robinsons suisses?

56. Gris

La question du bien et du mal est au coeur du roman La carpe.

Avant la Chrétienté, le bien et le mal se côtoyaient dans un parfait équilibre. Les dieux de l’Olympe sont à la fois miséricordieux et cruels, jaloux et indifférents, patients et impulsifs… il n’y a pas de bons ou de mauvais dieux; ils sont à notre image, c’est-à-dire imparfaits. Les gens savaient à quoi s’en tenir; aussi ne mettaient-ils par leurs oeufs dans le même panier, ce qui tenait à l’écart tout fanatisme religieux.

En fondant leur autel sur le sable des passions et des aspirations de l’âme humaine, les Anciens se sont montrés pragmatiques. Malheureusement, cet ancrage mou dans la réalité est illisible aux yeux de personnes désespérées et fragiles en quête de vérités et d’idéaux. Jésus et une poignée de fanatiques (au regard fixe et droit, comme dirait Tournier) recherchaient des réponses simples et tranchées que les dieux antiques ne pouvaient leur donner.

La Chrétienté a renversé l’harmonie chaotique, l’équilibre précaire de la religion hellénique, en imposant brutalement une vision monolithique: un dieu bon (le fameux « bon Dieu »). Ce monothéisme réducteur implique la dissociation du bien et du mal: si Dieu est juste et bon, Satan est son contraire. L’ennemi est maintenant clairement défini; une chasse à l’homme peut s’organiser!

Malheureusement, cette simplification a eu des effets pervers; en voulant chasser le Mal, le Chrétien zélé – au nom d’un eugénisme religieux – a très souvent transformé les forces du bien en mal. Il n’y a qu’à penser aux Croisades, à l’Inquisition ou aux chasses aux sorcières. Le Mal n’est jamais où l’on pense qu’il est. En le cherchant hors de nous, on oublie qu’il est en nous! C’est le propre de la cécité religieuse du fanatique. Bien que le fanatisme ne soit pas l’apanage exclusif des Chrétiens, un peu d’humilité, de réflexion et moins de fougue auraient permis d’éviter bien des atrocités chrétiennes.

En somme, le monde n’est ni paradis ni enfer, comme l’homme n’est ni ange ni démon. Ces extrêmes n’existent que dans l’esprit des gens qui a du mal à concevoir autre chose qu’un système binaire conditionné par les religions monothéistes actuelles. Si la zone grise entre le bien et le mal est mentalement concevable, elle demeure vague, car notre esprit étroit a de la peine à la graduer. Pourtant, la réalité est bien grise – quoiqu’en disent les religions – et rien ne pourra modifier cette réalité.

Ce long détour me permet d’affirmer que la liberté ne pourrait s’exprimer si seul le bien existait, car la liberté consiste à toujours choisir ce qui nous semble le plus juste. Or, si le mal n’existait plus, il n’y aurait plus de choix, don plus de liberté. Il en est beaucoup question dans La carpe. Non seulement Léo doit faire des choix, mais il réalise avec une pointe de découragement qu’il devra continuellement réaffirmer cette liberté, car elle n’est jamais acquise une fois pour toute. Comme disait mon professeur de philosophie au collège, M. Charles Widmer, « la liberté ne s’use que si l’on ne s’en sert pas ».

C’est la leçon (qui vaut bien un fromage) que retiendra le Léo de l’histoire.

55. Trumperie

Trump, l’enfant terrible de la politique, fait à nouveau des siennes. Il est des qualités chez l’enfant qui sont des défauts chez l’adulte. La spontanéité et l’obstination en sont deux. Si l’enfant est encadré par ses parents, qui encadre le président des Etats-Unis en matière de politique étrangère? Sûrement pas l’équipe qu’il a nommée lui-même!

Personne n’est dupe; les accords de Paris sur le climat ne peuvent en eux-mêmes venir à bout du réchauffement planétaire sans l’engagement sincère de chaque pays. Or, entre les engagements et les actes il y a souvent un fossé. Mais le cynisme est-il de mise? Une émulation collective à la fois politique, scientifique et économique peut créer une réelle dynamique dans laquelle nous avons envie d’inscrire notre action individuelle. Ce n’est donc pas une utopie.

Alors pourquoi le capitaine du Nouveau Monde quitte-t-il le navire? Que l’Homme soit ou non responsable du changement climatique n’est en soi pas un argument recevable, car dans les deux cas il faut agir. L’argument de Bush junior a fait long feu. Trump, qui a élu entre autres Tillerson (ex PDG de Exxonmobil) head of Department of State (ministre des affaires étrangères), a au moins l’honnêteté de ne pas utiliser cet argument.

Son argument est-il meilleur? En bon Isolationniste qu’il prétend être – sur le plan politique en tout cas, sur le plan économique quand ça l’arrange – il soutient que les accords multilatéraux de Paris portent atteinte à la souveraineté américaine. Si cet argument peut plaire à une oreille patriotique, il n’y a pas besoin d’avoir fait Saint-Cyr (devrais-je dire West Point?) pour s’apercevoir qu’il est aussi faible que celui de Bush junior.

L’humour en moins, cela ressemble à une tartufferie. A part éventuellement un enfant, qui peut me dire en face sans sourciller que le réchauffement climatique s’arrête au seuil de la forteresse américaine? En s’enfermant dans son château, Prince Prospero a-t-il pu empêcher la mort rouge de décimer sa cour (Le masque de la mort rouge, Poe)?

Si aujourd’hui Trump défend les intérêts moribonds des marchands de houille et de fioul, à moyen terme il contredit le slogan un peu éculé qu’il a recyclé lors de sa campagne présidentielle: America First! En effet, s’il est un pays bien placé pour se tailler une belle part de la « galette verte », c’est bien les Etats-Unis! Pourquoi les en priver? Mais peut-être ne cherchait-il qu’à faire diversion. Peut-être…

Depuis le début de son mandat, les optimistes comme vous et moi ne cessent de spéculer, de croire que derrière les provocations, les bouderies, les dérapages et les outrances du locataire de la Maison Blanche se cache une stratégie. Il faut se rendre à l’évidence: les déclarations de l’oncle Sam sont à prendre au premier degré. Il n’y a rien à lire entre les lignes. Elles sont dictées par… le coup de maître, l’inspiration du moment, la mégalomanie de l’enfant blessé. Exit la raison.

Même si le jeu stéréotypé d’un clown se résume à quatre ou cinq gestes – expressions faciales comprises – il peut tenir en haleine un public jeune le temps d’un spectacle. Même avec plus d’un tour dans son sac, jongler pendant quatre ans, c’est long.

 

54. Cor

Souvent j’entends des allusions condescendantes à l’égard de La chanson de Roland. Rarement mes collègues font lire à leurs élèves cette oeuvre en entier. La critique qui revient fréquemment est que les personnages n’ont pas une psychologie très développée.

Je trouve au contraire que Ganelon, Roland et Charlemagne, et dans une moindre mesure Olivier, sont des personnages complexes, animés d’une tension intérieure et de contradictions qui nous éclairent sur les moeurs du XIe siècle. Il s’agit d’un précieux témoignage, tout à fait compréhensible pour un lecteur du XXIe siècle, à condition qu’il tienne compte du contexte historique.

En société, l’homme a beaucoup évolué, surtout à partir du XVIIe siècle. Le franc parlé et l’expression des sentiments se sont intériorisés avec la notion « d’honnête homme » qui s’est imposée sous Richelieu et Mazarin. Si l’on tient compte de cette évolution majeure et irréversible, les personnages médiévaux de cette chanson ne nous apparaissent plus comme des caricatures, mais comme une version archaïque mais authentique de l’homme moderne.

Si l’on gratte un tout petit peu la surface de l’homme poli que nous sommes devenus, on peut sans effort se glisser dans la peau de ces personnages. Sous une forme atténuée, leurs qualités et leurs défauts sont bien reconnaissables en nous. En cela, mon fils autiste mais bien humain est plus proche d’eux que moi dans ses réflexes; il est assurément plus authentique que moi!

Ci-dessous, je dédie à Turold cette modeste et maladroite contribution.

Roncevaux

L’orgueilleux enfant dort à un pin adossé.
Parmi les boutons d’or et les coquelicots,
La dépouille des Maures jonche les fossés.
Dans l’air résonne encor de l’olifant l’écho.

Roland souffla si fort que ses tempes cédèrent.
Charles a ouï le cor, aussitôt tourné bride.
Les Pyrénées du nord, le roi traverse fier,
De Roncevaux les bords, atteint la pointe aride

Partout blessés et morts emplissent les ravins.
Sa barbe fleurie tord, les yeux emplis de pleurs.
L’oncle découvre alors l’enfant au pied du pin;
Pas un souffle ne sort, lorsque sa main l’effleure.

Triste et las, il s’endort. L’ange souffle à l’oreille:
« Charles, les Maures ont tort! ». Le roi lève son glaive,
Des monts son armée sort au coucher du soleil,
Dans l’Ebre noie le corps des Sarrasins sans trêve!

53. Héros

Refaire c’est défaire. Mais comment refaire sans défaire?

Trois cris bestiaux ont suffi: Léo est hors de lui. Nous avons quitté notre terrasse, écourté notre déjeuner. Comme toujours, j’ai tout faux. Rester Zen, bien sûr, voilà la solution!

Paradoxalement, la promenade de ce matin avec Léo a été fructueuse, mais ce n’est pas grâce à lui. Il marche comme un somnambule. Rien que cela m’irrite. Les insomnies à répétition coûtent cher. Ses bras sont couverts de bleus (il se mord sans vergogne) et sur son front, la bosse est bien rouge et protubérante. Autant de preuves que sa sauvagerie a tombé le masque depuis quelques semaines. Hélas, elle réveille la mienne.

Refaire sans défaire? Je voudrais sevrer Léo de médicaments et repartir à zéro, mais ce n’est pas sans risque. Comme nous ne sommes pas seuls à nous occuper de lui, la décision doit être partagée par tous les acteurs. Défaire pour quoi faire? C’est la grande question.

Comme battre son fils n’est pas bien vu (et inutile), j’oublie que ses ongles s’enfoncent dans ma main et poursuis la promenade en cherchant refuge dans la littérature. Je pense aux grands héros (sans doute parce que grâce à Léo, je sais que je n’en suis pas un).

Ce qui me conduit à ce sujet aujourd’hui, c’est le dominateur commun qui existe entre deux prestigieux vilains de la littérature française: Ganelon et Phèdre. Ce dénominateur est le beau-fils. Par beau-fils, je n’entends pas le mari de sa fille (son-in-law), mais le fils de son époux ou de son épouse (stepson). Il est vrai que le parâtre ou la marâtre n’a jamais eu bonne presse dans les contes.

Ni Ganelon ni Phèdre ne sont des héros. Ils succombent à une passion qui les aveugle. Phèdre est amoureuse de son beau-fils; cet amour la conduira à calomnier ce dernier – insensible à son amour – pour se sauver. Ganelon, quant à lui, hait son beau-fils; il trahira son roi et son pays pour assouvir sa vengeance. Qu’en est-il des héros?

Comme le chevalier au lion, Roland est un héros parfait: si tous les deux succombent à une passion – la vanité – ils se rachètent en prenant conscience de la détresse des gens autour d’eux. Leur péché d’orgueil est ainsi pardonné. Voyant tomber les Francs autour de lui, Roland se sacrifie au nom des siens et se rachète en faisant éclater ses tympans lorsqu’il souffle du cor pour demander l’aide tant différée par sa faute.

Dom Rodrigue est-il un héros? Certes, beaucoup d’ingrédients sont présents dans Le Cid: la lutte intérieure entre l’amour et l’honneur, la défense du pays face à la menace des Maures, mais aucune passion véritable ne semble l’animer et son héroïsme semble dicté par son père. Il résout le dilemme cornélien par un choix tactique; pas par un choix instinctif. Ce n’est pas un héros aux faiblesses et au qualités humaines; c’est un superhéros auquel il est très difficile de s’identifier.

Léo est-il un héros? Dans La carpe, le narrateur interne lutte contre sa maladie – sa passion à lui, si l’on peut dire – dans le secret; ses parents ne se doutent de rien. S’il suit la définition de l’autisme à la lettre, il ne peut venir au secours des autres, trop occupé est-il à se secourir. Pourtant, malgré son handicap, Léo réalise que des liens le relient à d’autres êtres. Sa conscience est en mesure de reconnaître que ces êtres le libèrent, l’émancipent de sa pathologie. Ces liens sont si puissants, qu’il ne peut les ignorer: aussi choisira-t-il seul de s’engager au service des autres.

En cela, il est le héros que ni mon fils ni moi ne sommes.