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96. Jupi-taire?

Pour ceux qui en douteraient encore, Macron ne peut être jupitérien simplement parce qu’il le souhaite, comme un membre de sa sécurité rapprochée ne peut incarner la protection et l’impunité en même temps. La réalité se passe d’incarnations et d’incantations. La réalité demande du doigté, du sang-froid et du flair. La réalité admet aussi le droit à l’erreur – y compris à un premier de cordée – à condition que ce dernier ne soit pas acculé à le revendiquer quand il est trop tard. En ne parlant pas, en refusant de descendre dans l’arène et de reconnaître son tort, Macron condamne son action politique et renvoie la France à des années lumières en arrière. Même Jupiter a bien de la peine à cacher ses infidélités à Junon et plus il tente de les cacher plus il se retrouve dans des situations impossibles. Le meilleur moyen de calmer la colère de Junon est de faire amende honorable.   

La quête d’une adéquation entre l’idéal de ce que l’on voudrait être et la réalité est légitime, mais elle ne se réalise qu’au prix de sacrifices inhumains. En tout cas, ni l’entêtement ni la rigidité ni le silence (après avoir clamé haut et fort son allégeance à une action politique vertueuse) n’ont jamais permis de réaliser cette adéquation. L’identité ne se forge pas une fois pour toute à coup de décrets; elle est constamment mise à l‘épreuve de la réalité. Le frottement entre l’idéal et la réalité révèle l’écart entre la posture et l’être profond. Que le président se garde donc bien de faire la morale à autrui et se contente de suivre un cap avec la flexibilité et l’humilité que lui imposent les turbulences.  

Comme aurait pu l’écrire Confucius, ne pas vouloir être ce que l’on n’est pas ne signifie pas forcément que l’on est ce que l’on veut être, car on n’est pas forcément l’homme que l’on voudrait être… Le reconnaître n’est pas une faiblesse mais une marque de lucidité qui consiste à porter sur ses épaules le fardeau de la condition humaine en reconnaissant ses défauts et en travaillant à les contenir faute de pouvoir les éliminer.

95. Eur-hop!

Lorsque les Etats-Unis imposent un embargo ou des sanctions à un pays tiers, ils ont la possibilité d’attaquer en justice les entreprises étrangères qui ne s’alignent pas sur leur décision et continuent à commercer avec ledit pays, si ces entreprises sont établies sur le sol américain ou si leurs produits contiennent des pièces fabriquées aux Etats-Unis. Quant aux pays récalcitrants, les Etats-Unis coupent les vivres s’ils bénéficient d’une aide américaine ou boycottent leurs produits d’exportation. De même, les ressortissants ou les binationaux américains qui vivent à l’étranger sont sujets à une double imposition: locale et américaine. A ma connaissance, ces mesures impérialistes dont la légalité est plus que douteuse, existent nulle part ailleurs dans le monde. Hallucinant, non?

Inutile de dire que cette stratégie extra-territoriale est malhonnête en ce qu‘elle fait fi de la légitimité et de l’indépendance des autres pays. Elle se base uniquement sur la notion plus que naïve et douteuse que la justice est la même pour tous. Le problème est que l’attaque de l’Irak (sous Bush fils) ne se justifiait que sur la base d’un mensonge fabriqué par les Etats-Unis. Est-il juste de forcer d’autres pays à partager et à croire en un mensonge? Si la coercion américaine, surtout dans le secteur financier, est une pratique que la crise de 2008 a renforcée, elle est presque passée inaperçue car les présidents américains qui se sont succédés semblaient respecter les codes implicites d’un ordre mondial harmonieux et promouvoir avec tact et conviction l’idée que c’était pour le bien commun. 

Les temps ont changé; l’oncle Sam bienveillant et paternaliste au mesmérisme irrésistible s’est débarrassé de son déguisement d’agneau. Il n’est plus possible pour les pays oisifs de l’Union Européenne (et d’ailleurs) de fermer les yeux sur leur subordination servile aux intérêts étasuniens; les avantages économiques et militaires dont ils jouissaient en échange sont crûment rognés aujourd’hui par un président américain myope et rustique qui prend plaisir à  humilier ses “alliés”. Si à court terme cette politique plait aux électeurs américains qui peuvent bander (sous la graisse) leurs muscles, à long terme, elle affaiblira les USA car les pays amis ne sont pas suffisamment naïfs ou démunis pour accepter d’être dominés sans contrepartie. Leur émancipation va coûter de l’argent, mais au moins leur âme sera sauve.

C’est vraiment une occasion unique pour l’Europe de réformer ses institutions et de consolider son indépendance face à l’adversité mondiale, y compris sur son flanc ouest. L’amitié n’a jamais été qu’un leurre déjà mis à mal par les écoutes de la CIA. Sans monnaie d‘échange ou capacité à s’interposer, on n’obtient rien. C’est la leçon qu’enseigne Trump à ses “alliés” sans subtilité; c’est la leçon que l’Europe doit retenir et intégrer pour survivre dorénavant. Les illusions perdues vont peut-être permettre à l’Europe de prendre son destin en main.

C’est le voeu d’un Macron dont le langage sur ce chapitre est clair et direct. La maison Europe doit résister au souffle du loup d’où qu’il vienne. Or, le seul moyen de lutter efficacement ne consiste pas à écouter les sirènes nationalistes mais à unir et intégrer les pays d’Europe plus fermement encore. Les états européens doivent croire en leur génie commun, investir plus, et rejeter sans état d’âme les états tièdes qui entravent leur intégration; il en va de leur salut. Il est clair aujourd’hui que les Etats-Unis enjoignaient cyniquement l’Union à accepter l’adhésion des pays européens – y compris la Turquie – à tour de bras dans le seul but d’assister à son indigestion. Ils ne se sont pas trompés: il suffit d’assister au triste spectacle qu’offre l’Europe empêtrée dans ses dissensions. L’Angleterre a choisi de s’exclure, bien lui en prit,  car elle aurait dû être exclue depuis longtemps! Le quantitatif ne doit pas primer sur le qualitatif. Il y a fort à parier que d’autres états quitteront l’union s’ils persistent à ne pas respecter les règles de l’Union.

La consolidation de l’Europe prendra des années et entraînera nombre de crises, mais si cela réjouit Trump à court terme et surtout s’il continue à jouer les troubles fêtes en déstabilisant l’ordre mondial, il est clair qu’à moyen terme l’Europe en ressortira plus forte et unie. Etait-ce le dessein de Trump, notre sauveur? Sans doute pas, mais je souhaite que l’Europe reconnaissante le canonise à sa mort (qui ne saurait être lointaine). 

94. Styx (5/5)

Je sais que je n’aurai pas la force de remonter l’escalier, mais la curiosité est plus forte, le désespoir trop grand. Comptant chaque marche, je descends  dans le noir, raide comme un soldat de plomb, les mains plaquées sur les parois suintantes. Je suis Dom Juan allant à la rencontre de son destin. J’imagine en bas la statue du Commandeur, les bras croisés, la mine austère et le regard pétrifié. « Viens! », m’intime-t-il d’une voix caverneuse. J’avance et soudain le sol s’ouvre sous mes pieds; une bouche de flammes m’engloutit et liquéfie mon corps de plomb comme de la cire brûlante. Une telle mort aurait au moins du panache, plus de prestance que d’attendre assis sur la dernière marche la mort par asphyxie sous une plaque scellée que je n’arrive pas à soulever.   

Certes, je ne suis pas un coureur de jupon, mais l’analogie avec Dom Juan n’est-elle que de circonstance? Mon attitude envers le Ciel est tout aussi suspecte. Dom Juan se dit athée (« Je crois que deux et deux sont quatre, Sganarelle, et quatre et quatre sont huit »), ce qui permet à ce grand libertin de se comporter comme une belle bête sensuelle et amorale. Pourtant, en se moquant de l’institution du mariage et en revêtant l’habit du dévot, on a le sentiment qu’il lance constamment un défi à Dieu, comme s’il voulait en découdre avec Lui d’homme à homme. Cela ne revient-il pas à reconnaître Son existence? En ces heures sombres, mes convictions vacillent; l’athée convaincu que j’étais, livré à lui-même et à l’obscurité, est aujourd’hui prêt à s’agenouiller et à prier, s’il pouvait revoir la lumière et humer l’air frais. Je suis, hélas, aussi vain et hypocrite que ce Tartuffe de Dom Juan! 

Cent cinquante-trois, cent cinquante-quatre, cent cinquante-cinq… je m’arrête hésitant. Selon mon calcul, cela correspond à un dénivelé de cinquante mètres. Je suis approximativement au niveau des rues basses et c’est là où le boyau se termine. Sûrement qu’au Moyen Age ce passage menait à une poterne qui permettait aux assiégés de la vieille ville de traverser les lignes ennemies à la nuit tombée. Qui l’aura condamnée? Je tends timidement le pied et perçois une marche nouvelle. Peut-être ai-je mal compté? Puis une autre et encore une autre. Pas de doute, par je ne sais quel miracle, le passage est ouvert. La pierre a-t-elle heurté un mécanisme subtil? Dieu a-t-il entendu ma prière? Je ne suis plus en mesure de raisonner; saturé d’air sulfuré, mon cerveau léger goutte immodérément à l’ivresse des profondeurs. Pourtant, après être descendu d’une vingtaine de mètres encore, j’ai conscience d’un bruit qui grandit et bien qu’engourdi, je me rends compte que je dois me trouver à peu près à la même altitude que le lac Léman, soit à environ 371 mètres. Pas de doute, ce sont des eaux souterraines que j’entends! 

En effet, dix marches plus tard, mon pied foule les eaux sombres et froides d’une source. Il y a très longtemps, ces mêmes eaux s’étaient frayées un chemin sous le glacier du Rhône et avaient creusé leur lit à l’insu de tous. Après avoir poussé des cris pour me faire une idée des dimensions de la grotte creusée par la source, je retire mes vêtements et me glisse dans l’obscurité du courant. Le cadre préhistorique a un effet étrange sur moi, comme s’il m’ôtait toute forme d’inhibition. Si les premiers mammifères sont sortis de l’eau il y a quatre cents millions d’années, j’emprunte le chemin inverse. Le courant modéré me porte et me guide je ne sais où, mais je suspecte que tôt ou tard les eaux se déverseront dans le lac ou dans le Rhône. L’eau m’enveloppe et pourtant je ne ressens ni le froid ni la fatigue. A chaque brasse, je remonte le temps jusqu’à percevoir une lueur au milieu de l’étendue d’eau. En m’approchant, je distingue une lanterne à la proue d’une gondole. Mon cri alerte le passeur qui me tend sa perche. Il m’aide à me hisser à bord et m’indique une place libre à l’avant. Je ne peux distinguer son visage ni celui des passagers, mais d’un geste emphatique, il m’indique sans mot dire l’autre rive. Debout à la poupe, sa perche remue les eaux noires selon un rythme qui n’est pas sans me rappeler le goutte à goutte du passage.

(Extrait de La Tribune de Genève, 14 mars 2029)

Découverte macabre

« Lors de travaux de terrassement entrepris dans les jardins qui entourent le collège Calvin, une pelle mécanique a heurté hier matin une plaque noire qui se trouvait enfouie à dix centimètres sous le sol. Miraculeusement intact, ce couvercle en pierre d’un mètre de côté et de cinq centimètres d’épaisseur est orné de sculptures mythologiques. Une équipe d’archéologues du musée d’art et d’histoire de Genève à été dépêchée sur les lieux presque immédiatement suivie par une équipe de la police scientifique, car sous la plaque qui scellait l’entrée d’un passage souterrain, le squelette d’un homme assis sur la dernière marche d’un escalier a été retrouvé. L’hypothèse d’un meurtre n’est pas écartée. Entre les fémurs, une pierre reposait sur ses pantalons enserrée dans les phalanges de ses mains. Les habits de la victime devraient nous permettre d’identifier le corps dans les plus brefs délais. »   

93. Limbes (4/5)

Les Heures sont les déesses les plus accommodantes que je connaisse. Filles de Zeus et de Thémis, elles sont au nombre de trois: Eunomia, Diké et Eiréné. La première incarne l’Ordre, la seconde la Justice et la troisième la Paix. Mais pas seulement… Si au départ, les Grecs ne distinguent que deux saisons, l’été et l’hiver, ils en admettent une troisième, le printemps. Ainsi les Heures endossent en plus le rôle des saisons. Plus tard, peut-être par souci de symétrie, les Helléniques ajoutent l’automne. Plus tard encore, une invention égyptienne plus ancienne commence à régler la vie des Grecs: la division du jour et de la nuit en vingt-quatre tranches. 

Bien que débordées, nos trois Heures de départ – bonnes pâtes – se chargent de les incarner aussi, et grâce au concours des poètes, l’encre généreuse et fertile de ces derniers enfante de nouvelles Heures pour aider nos trois déesses dans cette nouvelle tâche. C’est la raison pour laquelle, comme les chiffres chinois, les heures ne se résument pas à de simples chiffres; elles définissent un moment bien précis de notre quotidien et possèdent chacune un caractère, une texture, une odeur, une luminosité qui lui est propre.  

En attendant, je compte les miennes; je compte les heures qu’il me reste à vivre. Enfermé dans le passage souterrain dans l’obscurité la plus totale, je voudrais pouvoir perdre la notion de temps, m’engourdir de sorte à ne plus avoir conscience du fait que tôt ou tard je passerai de vie à trépas à cause du manque d’oxygène ou à cause de la faim ou de la soif, mais le goutte à goutte imperturbable qui se détache de la voûte me rappelle chaque seconde que mon destin est scellé. Impossible de faire l’autruche et mettre la tête dans le  sablier! Et quand bien même le passage de l’état de vivant à l’état de mort est bref, je serai le témoin réticent et lucide de mon dernier battement de coeur. 

Comme venu de mes entrailles, j’émets un bruit caverneux et continu, proche du son d’une trompe tibétaine, juste assez fort pour neutraliser l’horrible goutte à goutte. Si mon cerveau trouve encore assez d’oxygène pour fonctionner normalement malgré les miasmes sulfureux et la moiteur palpable du boyau souterrain, un maudit instinct de survie lui dicte de ralentir et de s’économiser, même si l’issue est inéluctable. Pourtant, ce réflexe automatique, ce sang-froid apparent est en décalage avec l’agitation de mes pensées qui fourmillent et se télescopent, comme si ma mémoire chauffée à blanc vomissait tel un volcan les bris épars de ma vie dans un désordre anachronique. Un puzzle de mille pièces occupe mon esprit désespéré! Tout se passe très vite dans la tête et pourtant le temps semble à l’arrêt quand le goutte à goutte couvert par la mélopée bouddhique se fait inaudible. 

Je pense alors au jour où j’ai fait un tonneau avec ma Triumph. Toute ma vie avait défilé devant mes yeux le temps d’un éclair; je m’étais retrouvé ceinturé à mon siège la tête en bas, indemne et sonné. Je pense aussi au tambour d’une machine à laver en mode essorage, comme si je voulais me désintégrer dans le cosmos, ne plus faire qu’un avec l’univers, afin de ressentir toutes les joies et toutes les peines du monde en même temps. Ainsi, me dis-je, elles se neutraliseraient et me permettraient d’échapper à ma condition humaine. Ne plus penser, ne plus ressentir, voilà mon ultime voeux!  

Epuisé, je finis par me taire: la trompe tibétaine ne trompe personne. Je rassemble mes dernières forces pour tenter de soulever le couvercle. Je plaque mes mains et pousse, mais le couvercle résiste une fois de plus à la pression. J’imagine la voisine qui a cimenté la brèche dans la muraille assise sur le couvercle noire. J’imagine le diable au sourire maléfique me faisant signe au bas de l’escalier. Qu’ai-je à perdre? Comme un dément, je descends l’escalier jusqu’au bas du passage qui finit en cul-de-sac. Rien n’y fait; je ne palpe dans la nuit aucune ouverture. Si même les Enfers me rejette… Mais peut-être suis-je dans les Limbes? L’idée de mourir dans une salle d’attente est une torture insoutenable. Je me saisis d’une pierre et remonte. Je frappe le couvercle avec frénésie dans l’espoir qu’on m’entende, mais je crains qu’à l’exception d’Adam et Eve se dandinant dans le jardin suspendu, seule la mort assise à côté de la voisine édentée n’entende le bruit d’outre-tombe en aiguisant sa faux.

Lâchant la pierre d’épuisement, je l’entends qui dévale l’escalier. Curieusement, je ne l’entends pas toucher le fond du boyau. Elle semble dévaler un escalier sans fin. Intrigué, je me lève et la suis.      

92. Sphinx (3/5)

In… out… in… out… je tente de réguler… ma respiration… je suffoque… je dois… mes esprits rassembler… à tout prix… sous peine de… de me perdre… de m‘abandonner à… à la claustrophobie… de laisser s’échapper… le peu de raison qui… qui m’habite encore…

Le faisceau lumineux de ma lampe de poche montre des signes de faiblesse; je distingue à peine Icare sur le couvercle noir qui bouche la sortie du souterrain. J’ai bien essayé de le soulever des deux mains; celui-ci semble scellé aux lèvres du passage. Ma tête tourne. Si je suis le secret que l’on emporte dans la tombe, je suis prêt à tout révéler, tous les secrets du monde; je suis même prêt à en fabriquer si besoin est. Je trahirais même père et mère. Par pitié, qu’on me laisse sortir!

In… out… in… out… je parviens à… à respirer… malgré l’épaisseur de l’air… chargé de gaz… d’humidité aussi… je peux comme… palper cet air… cet air sulfureux… qui… insidieusement… engourdit ma… ma conscience comme… comme un vin capiteux… je ne veux pas… mourir…

La lampe est morte. Curieusement, l’obscurité m’apaise et me permet de me recentrer pour mieux me concentrer. Il y avait un courant d’air avant que l’on repose le couvercle; donc, il doit y avoir une brèche ou un boyau plus bas qui permettait à l’air libre de circuler. Faisant appel à tous mes sens, je ferme les yeux et redescends l’escalier, tel un somnambule, sans bruit, au ralenti, essayant de détecter toute anomalie dans l’épaisseur de l’air, le moindre sifflement. Je tends les bras et du dos de la main, j’interroge les parois dans l’espoir de détecter un filet, un souffle, une bouffée d’air frais.

Du plafond, le goutte à goutte ponctue mon effort, me rappelle à chaque flip flop que le temps presse, que si je venais à manquer un simple battement de coeur, il suffirait à entraîner le vacillement de mon esprit tant je suis fébrile et nu. Pensant peut-être atteindre le degré d’acuité de la chauve-souris en faisant le vide dans mes pensées, j’ai malencontreusement laissé la place vacante au sourire édenté de la voisine de la terrasse du dessous. Voulant chasser cette vision effrayante de mon être, je tente d’ouvrir les yeux, mais je découvre avec stupeur qu’ils étaient ouverts! Pas de doute, à travers une fissure de la parois, c’est la vieille femme en chair et en os que j’observe dans son jardin!

– A l’aide! Aidez-moi!

Il n’est pas facile de se résoudre à appeler ce qui nous effraie et nous fait horreur, surtout quand la voix s’étrangle dans la gorge, mais il est encore moins facile d’accepter de mourir emmuré. M’a-t-elle entendu? L’expression de son sourire s’est figée; elle fronce les sourcils et s’approche du mur. Je renouvelle mon appel aux secours. Retrouvant le sourire, elle réarrange son maigre boa de plumes vertes et bleues autour de son cou, allume sans se presser une cigarette et dit:

– Esprit de la muraille, bel Oedipe, si vous résolvez l’énigme vous serez libre.

Une folle, je suis tombé sur une folle! J’ai envie de hurler, mais je comprends aussi que je ne suis pas maître de la situation. Je la laisse poursuivre, incapable de trouver la force de lui répondre.

-Plus j’ai de gardiens moins je suis gardé. Moins j’ai de gardiens plus je suis gardé. Qui suis-je? Je revient dans cinq minutes.

Par ironie, j’ai envie de répondre Antigone, mais je sais que cela ne colle pas. Plus je cherche, moins je trouve, moins je trouve, plus je suffoque. Tout se brouille dans ma tête. Le bruit métallique de quelque chose que l’on pose lourdement par terre me tire de mon apathie.

-Alors?

-Ecoutez, je sais que vous aimez les plumes de canard; je vous livre Adam et Eve si vous me libérez.

-Vous vendriez père et mère?

Le mordant de la vieille dame qui s’est baissée est accompagné d’un bruit de frottement granuleux et métallique. Se relevant, j’aperçois du mortier dégoulinant en équilibre sur la lame d’une truelle qu’elle tend dans ma direction.

-Rassurez-vous, votre secret sera bien gardé!

91. Icare (2/5)

La dalle noire et épaisse de cinq centimètres accapare toute mon attention: je dois la soulever, mais j’ai une peur bleue de la casser. Les angles sont émoussés et les bords friables. Pourtant, mon hésitation sera de courte durée; le Cerbère gravé dans la pierre semble m’observer de ses six yeux avec malice et suggérer que je ne suis pas de l’étoffe des explorateurs. Piqué dans mon amour-propre, je m’accroupis, glisse mes doigts sous la plaque et exerce une pression progressive et mesurée, jusqu’à ce qu‘elle se décolle de quelques centimètres du sol.

Je ne peux m’empêcher de faire la moue: une forte odeur de souffre s’échappe de la cheminée souterraine. Je ne me suis pas trompé; un passage souterrain existe bel et bien! Je ne respire plus que par la bouche, tant les miasmes sont nauséabonds. Je continue à soulever la plaque et l’adosse le plus délicatement possible contre le flanc du tas de terre excavée.

J’ai la surprise de découvrir sur la face cachée de la dalle, une autre gravure, intacte celle-ci. Elle est d’une beauté exquise, comme si le sculpteur venait de l’exécuter à l’instant. Elle représente, à première vue, un ange. En fait, il s’agit d’Icare s’approchant de l’astre solaire. Pile ou face?  Cerbère ou Icare? Ciel ou Enfers? A quoi bon graver la face cachée, puisque personne, à l’exception d’Hercule, de Thésée ou d’Orphée et Eurydice ne sont jamais revenus vivants du royaume des morts?   

A mon plus grand étonnement, je ressens en avançant la main un courant d’air m’aspirer dans le gouffre plutonique. Comment expliquer ce phénomène contredisant les lois physiques? L’air chaud n’est-il pas plus léger? Même s’il y a un passage à l’air libre plus bas, le courant ne devrait-il pas être ascendant? Cette aspiration contredit non seulement la thèse religieuse qui voudrait que les Enfers soient la proie des flammes, mais aussi la thèse scientifique qui soutient qu’un noyau incandescent loge au centre de la terre.

Je dois écarter les guirlandes de lierre qui obstruent la porte de la petite cabane de jardin adossée au muret. A l’intérieur, je trouve une lampe de poche suspendue à un crochet. En refermant la cabane dernière moi, je jette un coup d’oeil par dessus le muret sur la terrasse du dessous; la vieille dame à la cigarette me fait un sourire édenté que je lui retourne accompagné d’un signe de la main. Sous le tilleul, Adam et Eve m’observent en cancanant leur désapprobation: on ne foule pas impunément leur jardin! Je hausse les épaules, provoquant un concert de battements d’aile.

En orientant le faisceau de la lampe dans la bouche béante du passage, je me dis que si je rencontrais dans ma descente infernale la grimace de la voisine – ou toute autre gargouille diabolique – je mourrais sur le champ d’une crise cardiaque. En me concentrant sur la tache lumineuse, je ne suis pas surpris de découvrir un escalier taillé dans la roche, même si je ne m’attendais pas à trouver du granit à cet endroit, puisque la plaine du Rhône était jadis recouverte d’un glacier qui a réduit la roche en moraine. Comment ce pan de colline a-t-il pu échapper aux molaires du glacier? La descente est aisée, malgré le suintement des parois et le métronome irritant du goutte à goutte se détachant de la voûte. Le courant d’air me rafraîchit le visage, mais je continue à respirer par la bouche tant l’air est saturé de cette odeur d’oeuf pourri.

D’après mes calculs, nous sommes au bas de la colline, à la hauteur des rues basses de la ville, lorsque le passage débouche sur un cul-de-sac. J’ai beau palper les parois luisantes avec la frénésie d’une Antigone emmurée, je ne décèle ni obstruction accidentelle ni passage secret.  Je suis déçu et déconcerté: d’où provient alors le courant d’air? Le courant d’air! Un frisson court le long de ma colonne vertébral. Il a disparu! Il n’y a plus de courant! Il n’y a plus d’air! Affolé, je remonte en courant l’escalier, respirant comme un asthmatique, la sueur froide perlant sur le front. Où donc est  la lueur du jour? Le carré de lumière? La lampe de poche tout à coup éclaire Icare: quelqu’un – mais qui? – a replacer la plaque à sa place!    

90. Cerbère (1/5)

Perchés sur le muret, Adam et Eve – un couple de canards – m’observent dubitatifs planter la pelle dans l’herbe du jardin suspendu. J’ai remarqué au fil des ans que l’herbe jaunit en un lieu spécifique pas très loin du tilleul dès le mois de juin. L’herbe brûlée par le soleil dessine un carré d’un mètre de côté. Un carré trop parfait pour être un caprice de la nature. J’ai décidé d’en avoir le coeur net. J’ai ouvert la porte fenêtre et je me suis rendu dans le potager négligé par les élèves et j’ai trouvé une pelle contre le mur du collège. Le vernis du manche s’est effacé et la plaque de métal concave est rouillée, mais la pelle encore robuste se manie facilement.

Dès le premier coup de pelle, tout mon corps se met à vibrer; la résistance d’une pierre à environ dix centimètres sous terre en est sûrement la cause, me dis-je. Pourtant, tous les coups suivants se heurtent à la même résistance et produisent le même effet. Au bout d’une quinzaine de minutes, j’ai dégagé non sans fierté une dalle carrée. La roche noire est poreuse. En son milieu, un dessin usé par le temps est encore à moitié recouvert de terre glaise. Ce symbole ressemble à un W en équilibre sur le manche d’une fourche, ou – selon l’orientation – une fourche dont le manche est en équilibre sur un M. En ôtant la terre incrustée avec un bâton de glace trouvé dans le jardin, j’ai la surprise de découvrir au bout de chaque pointe de la fourche la tête d’un animal. Plus de doute: il s’agit de la représentation d’un Cerbère les pattes avant repliées en position de Sphinx!

Peut-être qu’un cri de triomphe s’est échappé de mes lèvres à ce moment-là; Adam et Eve ont pris bruyamment leur envol. La trouvaille fait battre mon coeur, mon pauvre coeur dans lequel Crainte et Joie se disputent âprement, car je comprends que l’aventure ne s’arrête pas là; cette dalle ne peut être que la porte gardant l’entrée d’un souterrain. Si ce jardin est Eden, les Enfers ne sont pas loin. Sous mes pieds? Au bas de la colline? Dans les entrailles de la terre? Si la découverte devient palpitante, je suis étreint par l‘angoisse. Terrorisé même! Mais voilà, je sais que je ne peux en rester là; l’idée de laisser la conduite des recherches à un autre m’est insupportable. Je veux être seul à jouir du mérite de cette découverte.

De la lame de la pelle, je dégage maintenant les bords de la plaque noire, sans me presser, avec une minutie inutile. Je veux retarder autant que possible le moment pourtant inexorable où je soulèverai la plaque. J’ai beau jurer contre ma curiosité, tenter de la ramener à la raison, je sens bien que rien ne pourra l’infléchir. Rien.

89. Blanc

Je rêve qu’un jour les Etats-Unis d’Amérique ressemblent à une île de sable blanc

Je rêve que le Président ordonne le creusement d’un canal long de 3’200 km avec la main d’oeuvre mexicaine

Je rêve que le shérif balance dans le canal les étrangers en situation irrégulière et noie leurs enfants

Je rêve que l’Armée envoie des conscrits tirés au sort parmi les pauvres et les Noirs annexer le Canada

Je rêve que les garde-côtes scrutent l’horizon arraisonnent et coulent les cargaisons chinoises ou alliées

Je rêve que les Etats-Unis exportent leurs déchets leurs problèmes et leurs règles sans taxe ni trompette

Je rêve que de New York à Los Angeles le capitalisme règne sans assurance maladie ni aide sociale

Je rêve que le pétrole alaskien coule à flot sur la banquise et que le gaz de schisme embrase le ciel

Je rêve qu’Hollywood célèbre en boucle le mythe de l’indépendance de la conquête de l’ouest et de l’espace

Je rêve que les fils de colons repoussent les sorcières avorteuses et les agences fédérales hors de la Frontière

Je rêve que seul la postérité des Pères Pèlerins occupe la terre bénie et prie le dieu crucifié au visage pâle

Je rêve qu’autour du feu patriarcal les Américains entonnent l’hymne des pionniers les armes à la main

Je rêve qu’ils désossent la dinde de Thanksgiving et s’entredévorent sur leur île de sable blanc

88. Pressé

Embrasser la vie, quel beau programme!

Grâce à la douceur et aux pluies régulières, la végétation ce printemps est particulièrement abondante. Je voudrais cette saison éternelle, que la végétation recouvre ma maison, les routes, la ville tout entière! Que les sons du trafic soient étouffés, que le tic tac des horloges s’arrête, qu’on nous laisse mûrir en harmonie avec la nature, ainsi peut-être trouverions-nous notre rythme biologique et pourrions-nous nous calquer librement sur celui de l’univers.

A l’exception des animaux et des plantes, qui peut se targuer d’embrasser la vie? De l’étreindre pleinement? De l’épouser parfaitement? La vie nous glisse entre les doigts; soit trop rapides, soit trop lents, nous ne sommes jamais en rythme avec elle. Sourds à nos instincts émoussés, nous croyons façonner notre vie, mais c’est la société qui nous façonne avec ses clichés et son appétit de chair humaine.

Nous ne sommes que de serviles rouages que l’on fabrique, remplace, jette à la convenance sociale. Nous ne sommes que de dociles pièces de rechange, formatées et interchangeables. L’argent a remplacé l’amour du travail dans lequel on imprimait un peu de nous-mêmes, de notre génie. Tout ne se mesure plus aujourd’hui qu’au chiffre sur la fiche de paie. L’obsession du chiffre nous rassure, nous aliène, étouffe notre mal-être lorsque le métier ne correspond pas à nos aspirations ou lorsque l’on est pressé comme un citron.

Pressé… le temps et l’argent se perdent et se gagnent, mais notre vie fuit inexorablement, que l’on perde ou que l’on gagne. Nous passons à côté de notre vie; nous rêvons notre vie. Et un beau jour, nous nous réveillons et découvrons brutalement – si l’on n’est pas frappé de cécité – que nous ne sommes plus qu’un tas de pulpe et de pépins. Même ceux qui ont le courage de regarder leur vie en face, rongé par l’acidité, n’ont plus la force de se rebeller; ils n’attendent plus que la mort ne les délivre.

87. Eden

Lorsque l’on sort le stylo de sa trousse sans automatisme, c’est que l’on n’a pas d’idées. Le stylo n’est plus simplement un moyen, mais un objet à part entière. En le regardant bien, il me fait penser à une fusée, à une voiture de sport au long capot, le bouchon fuselé figurant la cabine de pilotage. Quant à la page blanche, elle aussi redevient une page blanche. Elle renvoie – tel un miroir – l’écrivain en panne d’inspiration à son néant. Le vertige de la page blanche l’attire et  l’aspire dans le vide, l’engageant dans l’immensité troublante d’un trou blanc. Pourtant, il y a pire; il arrive parfois que l’encre se répande comme le sang de l’hémophile sous la bille du stylo, laissant l’écrivain pour mort. 

Le ciel est gris ce matin. Entre les pommiers du verger suspendu qui entoure le collège, Adam et Eve se dandinent à la recherche de pousses tendres que l’orage de la veille a copieusement arrosées. Quelque chose cloche; les deux canards sont moins bavards qu’à l’accoutumée. En scrutant le jardin à travers les larges fenêtres de la salle des maîtres, je m’étonne de ne pas apercevoir leurs petits.  

Les avoir baptisés Adam et Eve n’a peut-être pas été un choix très judicieux. Si nos parents originels n’avaient jamais quitté le jardin d’Eden, ils seraient encore vivants et vierges, l’instinct sexuel n’ayant occupé leur esprit qu’après la Chute. Cependant, je suis sûr d’avoir vu leurs petits la semaine dernière encore. Enfin, il me semble. Adam et Eve ont dû faire leur nid quelque part dans le verger. Il faut que j’en aie le coeur net. Ouvrant la porte-fenêtre, je suis sans bruit le couple peu enclin à presser le pas. 

En passant sous le tilleul, au pied d’un bosquet de lauriers, j’aperçois un nid de branchages et d’herbes tressés. Je pousse un soupir de soulagement. Si nos deux palmipèdes avaient été pré-adamiques, auraient-ils eu l’instinct de construire un nid? Pourtant, le nid est vide. Et pas d’éclats de coquille alentour ni de cris juvéniles. Une idée absurde me traverse l’esprit: et si les animaux avaient cessé de pondre ou de mettre bas? 

Le croassement persistant et moqueur de corneilles me sort de ma rêverie. En me penchant par dessus le muret, la source du bruit ne m’apparaît que trop clairement: huit mètres en dessous, sur la terrasse d’un verger mal entretenu, une demi-douzaine de nos charognards citadins se disputent des lambeaux de chair éparpillés dans les hautes herbes au pied d’un nain de jardin. Les corneilles entaillent, cisaillent et déchirent de tendre morceaux de viande rose qu’elles s’empressent d’engloutir. Combien de terrasses jusqu’aux Enfers, me demandé-je?

Assise non loin parmi les ronces en fleur, une vieille dame jouit du spectacle. Sur une table ronde de bistrot en fonte, sont posés une tasse de café et un cendrier rempli de mégots. Une cigarette allumée se tient en équilibre dans l‘encoche. Une quinte de toux causée par le rire que lui procure la curée des charognards fait trembler ses épaules. Ses cheveux teints mal peignés laissent apparaître la racine blanche de leur vraie nature. Autour de son cou, une étrange guirlande; elle porte un boa clairsemé de plumes bleues et vertes.