86. Babylone

A travers un carreau de la fenêtre qui ondule quand je tourne la tête, j’observe le clocher verdâtre de la cathédrale. Il est fièrement pointé vers le ciel gris. Dans le carreau d’à côté, la girouette sur une tour trapue  indique le sud d’où vient la pluie. Et dans la rangée d’en dessous (troisième carreau à droite), le pommier rebelle étend ses branches fluettes aussi bien à l’horizontal qu’à la vertical, comme un enfant mal peigné. Rebelle aussi parce qu’il refuse de porter autant de fruits que les autres pommiers plus ramassés, disciplinés et généreux qui égaient  l’étroit verger suspendu. 

Autour du collège, un muret moussu et coiffé d’une vigne vierge enceint le jardin et l’empêche de glisser dans le vide. Il ne manque plus à cette couronne verdoyante qu’Adam et Eve – le couple de canards qui a élu domicile dans ce lieu ombragé. En ouvrant la porte-fenêtre, je les aperçois entre les tulipes aux pétales dégarnis se dandinant sur leurs palmes. Sans se presser, ils entreprennent le tour du bâtiment. Je les suis à distance. Arrivés à l’extrémité nord qui surplombe les rues basses, ils passent le tilleul et se dirigent vers le carré de salades laissé à l’abandon par les élèves négligeants. Agitant la tête, leur bec déchire allègrement les feuilles croquantes, puis d’un coup d’aile maladroit, le duo se hisse sur le muret. 

Entre les toitures luisantes, le jet d’eau est à moitié effacé par un voile gris; le sifflet langoureux d’un bateau de la CGN retentit: l’appel du large. Pourtant, quelque chose retient les canards. En me penchant, j’observe la terrasse dix mètres en dessous. A côté d’un palmier, un vieille dame s’abrite sous un parapluie aux motifs paisley. Je ferme les yeux. Les motifs persans se gravent dans ma mémoire, puis l’arrangement floral, comme une spirale de figues blettes soigneusement espacées et arrangées, se met à tournoyer. Lentement. Et si les jardins introuvables de Babylone se trouvaient sous mes pieds? Et si la vieille dame n’était autre qu’Amytis soupirante devant la stèle du défunt Nabuchodonosor? Mon coeur se met à battre. Au milieu de la céramique bleu nuit qui recouvre le monolithe, l’empreinte des étoiles scintillent. Non. Il s’agit du relief doré d’autant de sphinx ailés!   

Un battement d’aile. La vieille dame a refermé bruyamment son parapluie. En rouvrant les yeux, je m’aperçois qu’Adam et Eve se sont envolés. La vieille dame fume une cigarette qu’elle finit par écraser sur le bonnet rouge d’un affreux nain de jardin. 

85. Sabordage

Peut-être connaissez-vous Barbe-Rouge? Dans les aventures d’Astérix et Obélix, Barbe-Rouge est le chef des pirates, le redoutable écumeur borgne des mers. Lorsqu’il jette le grappin sur un bateau malchanceux, il s’assure toujours que nos deux Gaulois ne sont pas à bord car il les craint plus que la peste. En fait, il n’est pas rare que Barbe-Rouge s’empare d’une hache et saborde son propre navire lorsque les deux Gaulois tentent de l’aborder. Le lien avec l’actualité?

Que ce soit Air France ou la SNCF, la stratégie est la même: plutôt que de réformer l’entreprise, l’équipage mutin entame un bras de fer avec le capitaine et tant pis si pendant ce temps-là les cales s’emplissent d’eau. Le syndicalisme à la française est une tumeur née dans le cerveau de la révolution, une excroissance institutionnalisée qui se nourrit du passé – d’un Age d’Or qui n’existe que dans les contes pour enfants – et surtout de l’argent du contribuable, bien sûr. 

Le rôle des syndicats? Réduire le chômage? Préserver les acquis sociaux? Non, trop complexe, trop petit pour l’ego des chefs syndicalistes qui préfèrent bronzer sous les projecteurs de la politique.  Négocier des compromis? Garantir la pérennisation de l’entreprise? Non,  trop raisonnable, pas assez porteur. Il est tellement plus facile de jeter l’ancre (freiner des quatre fers) et de dilapider le Trésor public!

Peu importe qui sont Astérix et Obélix dans notre analogie (l’état? La concurrence? La globalisation?); faute d’avoir une longue-vue, les pirates syndicaux ont l’arme fatale: la grève préventive! Mais à force de nous rejouer la prise de la Bastille (au frais de la princesse), les usagers des transports, de moins en moins friands de leçons d’histoire, quittent le navire pour rejoindre les compagnies de bus privés ou les compagnies d’aviation étrangères. Quant aux investisseurs indigènes ou étrangers, ils ne prendront pas le risque d’investir à fond perdu dans une Gaule dont les plaies auto-infligées n’en finissent pas de suppurer. Car n’en déplaise à ces bâtards replets de la révolution, la danse du ventre de la sangsue syndicale n’est pas du goût de tout le monde.   

Bien sûr, après Waterloo, les syndicats vous tiendront le discours du on-vous-l’avait-bien-dit-qu’il-fallait-nous-écouter, sans sourciller, sans l’ombre d’un remords ou d’une remise en question. Comme les black blocs dans les cortèges, mais à visage découvert et en toute impunité, ils jettent la pierre mais ne paient pas la facture – le contribuable s’en charge. 

Cette fois pourtant, les choses pourraient mal tourner pour Barbe-Rouge car Macron ne joue pas le jeu. Savoir jouer au poker ou à hâte-toi lentement ne suffit plus. La sangsue, bouffie d’orgueil, borgne et allergique au changement se laissera-t-elle couler avec le navire? Devant cette situation inédite, les syndicats, qui pensaient connaître par coeur les rouages du pouvoir, la velléité chronique des gouvernements précédents, et jouer sur la corde sensible des Français versatiles et ronchons, se retrouvent sans plan B.

Nul doute que Baba, posté à la vigie, ferait mieux l’affaire que Barbe-Rouge, même s’il ne sait prononcer les « r ».    

84 Lego

Léo emboîte des briques sur une plaque Lego – un rituel quotidien. Je me souviens l’avoir fait avant lui. Il y a longtemps. Différemment. Très différemment. Disons-le franchement, sa manière de faire m’horripile. Je ne peux m’empêcher de froncer les sourcils et dois faire une effort sur moi-même pour contenir mon irritation, ne pas intervenir, réprimer mon désir de lui enseigner les bonnes manières: civilisées et raisonnables.  

Certes, Léo classent les briques par couleur, mais cette priorité n’est pas absolue. Un autre impératif – aussi puissant – interfère: la forme des briques. Il commence toujours par emboîter les plus petites briques d’une même couleur de bas en haut, puis il emboîte par ordre croissant les plus grandes de la même couleur, ce qui est rationnellement insupportable puisque si la dernière pièce est trop grande pour finir une rangée – horreur! – il commence une nouvelle rangée, sans finir la précédente. Quel mépris des conventions! comment peut-on laisser le vide s’installer ? Défier l’ordre? Miter la toile?

La couleur épuisée, il en choisit une nouvelle et continue la rangée commencée en utilisant les plus petites briques et ainsi de suite. Comme si de rien n’était. Le plus naturellement du monde. Et tant pis si une rangée au milieu de la plaque demeure inachevée et que la suivante comporte deux couleurs mal assorties, comme le vert et le bleu. Lorsqu’il a épuisé son stock de briques, la plaque Lego offre le paysage ravagé d’un champ de bataille, le triste spectacle d’une chaîne de montagne défiant crânement l’utilitarisme uniforme et la normalité rationnelle de mon cerveau formaté. C’est du moins ce qui m’apparaît au premier coup d’oeil.

En y regardant d’un peu plus près, le chaos est savamment orchestré. Léo intègre l’idée d’équilibre dans son paradigme, un jeu subtil de priorités et de concessions sans perdant ni gagnant, un dialogue entre la couleur et la forme. Léo un petit démiurge? Un visionnaire? Mais comment tolérer ce match nul entre la couleur et la forme? La forme ne devrait-elle pas être au service de la couleur? Ou la couleur au service de la forme dans un sage rapport de subordination? Cette vision dénaturée des choses, je le crains, est due à ma trop longue exposition aux radiations sociales. 

83. Course

Je cours. Sans fin, traversant la longueur démesurée de l’entrepôt désaffecté. Je cours. Ecrasant à intervalle régulier les bris de verre qui jonchent le sol poussiéreux. Je cours. Dans la tête, des airs qui ressemblent à « Are friends electric? », entêtants et répétitifs, bruts et mécaniques. Je cours. Les oreilles saturées par l’écho démultiplié de sons synthétiques, emphatiques et inquiétants. Je cours. D’un pas lourd et ralenti par l’épaisseur de l’air, comme si j’étais au fond du bassin d’une piscine. Je cours. Je voudrais pouvoir déchirer le film plastique transparent plaqué sur mon visage. Je cours. J’étouffe et pourtant réussi à inhaler suffisamment d’air pour ne pas perdre connaissance, mais pas assez pour calmer mon angoisse. 

Au détour d’une machine digne des temps modernes, le chevalier fantastique du film Fisher King est à l’affût. L’angle de son heaume inexpressif m’indique qu’il m’a vu. Il tire sur les rennes de son cheval, alignant la tête de l’animal à l’angle de son heaume. Tels deux canons pointés sur moi, les naseaux du cheval me paraissent disproportionnés, comme si j’étais Alan enfant sur la plage face à Equus. Les naseaux exhalent des volutes de fumée épaisse au ralenti. Le hennissement lugubre de la bête déchire l’air dans un écho formidable. Les sabots luisants s’enfoncent par intermittence dans un corps en décomposition, chassant les mouches des plaies purulentes du cadavre. Le corps grouille de larves blanches, comme dans le film Mulholland Drive. Le corps d’un homme? D’une femme? Le piétinement visqueux du cheval émet des bruits de succion. L’odeur écoeurante de viande faisandée me colle à la peau, me monte au cerveau. Convulsions de l’estomac.

Je cours. L’odeur de viande putréfiée est intolérable. Je cours. Je n’entends plus que les battements de mon coeur. Je cours. Dans mon dos, les fers du cheval retentissent sur le verre brisé; je visualise les éclats de verre collés à ses sabots. Je cours. Mon dos brûle, je crois sentir la pointe de la lance visant un point entre mes épaules. Je cours. La porte de l’entrepôt n’est plus qu’à vingt mètres, dix mètres, la liberté à portée de main. Je cours.

Enfin la poignée que j’agrippe, abaisse, en vain. La porte est verrouillée. Je me retourne les yeux fermés, offre ma poitrine à la lance. Attends. Rien ne se passe. J’ouvre les yeux, mi-clos. Suis-je mort ou vivant? Le chevalier a disparu. L’entrepôt aussi. 

Fantôme du passé? Aspiration du présent? Vision du futur? Le goût amer dans ma bouche ne me permet pas de conclure, ni d’espérer.

82. Tilleul

Sept heures. Au-dessus des tuiles des rues basses, sur les épaules de cuivre brunes et mates des toits, le bleu s’étale impudiquement. Le ciel a laissé glisser le long de ses hanches lascives le voile blanc de sa chemise de nuit. De ses poches percées, mille éclats se sont dispersés entre les pavés. Déjà la fraîcheur matinale s’évapore. A quelle heure le jet d’eau se lève-t-il en avril?

Le soleil lèche les vitres de la classe. La lumière est perturbée par l’ombre d’un vol de corbeaux parti du tilleul. L’arbre étire ses bras; il ne manque plus que quelques centimètres avant que ses doigts n’effleurent le rebord des fenêtres. J’en ouvre une. Les boules de feuilles nouvelles se balancent paresseusement au bout des branches ébouriffées et rugueuses. On distingue au milieu de ces nids vert tendre des grapes de boutons jaunes. Dans quelques années, je pourrai enjamber le rebord et sauter dans ses bras. 

Au loin, l’appel du large. Le sifflet profond d’un bateau de la CGN étouffe le piaillement des moineaux et – bien plus bas – la rumeur du trafic. Dans l’ombre pérenne, la ville a tissé sa toile: entre les bâtiments, les rues grouillent d’insectes métalliques qui s’activent et s’affairent, déversant les forces vives – les renversant parfois – au pied des bureaux climatisés empilés comme des aquariums. Sous l’éclairage électrique, devant les écrans plats, j’imagine les forces vives sirotant le café du distributeur, consommant et se consumant sans une plainte jusqu’à la dernière gorgée.    

A nouveau, l’ombre d’un vol dérange la lumière. Le tilleul me fait face. Par la fenêtre, je me penche. Au pied de l’arbre se trouve un potager qui surplombe la muraille. Il est vrai qu’il est mal entretenu, à la merci de la bise et de la velléité d’une poignée d’élèves à la fibre verte, mais il s’agit d’un jardin suspendu! Si je saute bien et que les branches résistent, si je descends de l’arbre (comme mes ancêtres) sans me rompre le cou, c’est là que j’édifierai mon royaume quand je serai maître de mon temps.

81. Traditions

Le printemps enfin! La vigne commence à perler, Léo a les yeux collés le matin et le nez pris, le palmier a connu la première pluie de l’année dans la cour, le hamac grince sur la terrasse, la voix des voisins, la couche de vernis frais sur les meubles de jardin reluit, cueillette tardive de l’ail d’ours dont les fleurs encore vertes se fraient un chemin entre les longues feuilles… Le printemps demeure ma saison favorite, même si l’automne tente chaque année de lui ravir la palme.

Le printemps est riche en événement: les USA poursuivent une guerre  commerciale désuète contre la Chine – une partie de ping pong qui peine à trouver son public. Une autre guerre désuète par proxy contre la Russie cette fois: quelques missiles sont lancés sur la Syrie, histoire de masquer l’impuissance occidentale face à l’horreur d’un régime minoritaire prêt à littéralement asphyxier son opposition. Plus proche de nous, la France est entrée en guerre contre elle-même, un rituel révolutionnaire (pardonnez l’oxymore), une tradition moribonde. Même les Français n’en veulent plus. C’est pourtant de traditions mortifères dont je voudrais parler aujourd’hui.

En 1948, Shirley Jackson publie une nouvelle intitulée « The Lottery » qui a l’effet d’une bombe. Bien des lecteurs sont indignés. Si cette nouvelle avait été écrite quelques années plus tard, son auteure aurait sans aucun doute été invectivée par un certain McCarthy, accusée de pactiser avec le diable rouge avant d’être condamnée par la commission parlementaire aux activités anti-américaines. Mais quelle est la nature de cette bombe?

Dans une petite ville paisible – comme il y en a des milliers aux USA – la population se rassemble sur la place publique, sans se presser, comme elle a l’habitude de le faire une fois par année. Les enfants ramassent et empilent des cailloux, les voisins plaisantent entre eux, les familles se regroupent. L’organisateur des fêtes qui ponctuent les saisons de la communauté préside naturellement à cet événement. Heureusement, tous les rites de ce rassemblement n’ont pas été perdus, mais ni l’organisateur, ni même le plus âgé des citoyens ne connaît ou ne se souvient de la raison du rituel. Pourtant, l’ancien tient fermement au bon déroulement de ce cérémonial et personne d’ailleurs n’en conteste la tenue. Les traditions ne soudent-elles pas les communautés? 

La loterie commence, chaque chef de famille – à l’époque un mari, ou s’il n’est plus, un fils aîné âgé d’au moins seize ans – tire une carte de la boîte noire. Chaque famille ne peut retourner la carte qu’une fois que toutes les familles auront tiré la leur. Quand le signal est donné, on apprend que la carte marquée d’un point noir a été tirée par les Hutchinson. Avant de connaître le gagnant, les quatre membres de cette famille doivent tirer une nouvelle carte.  La carte de Mme Hutchinson porte un point noir. Curieusement, Tessie ne semble pas ravie; elle s’insurge, mais il est trop tard; les citoyens de la petite ville paisible ramassent une pierre et la foule fond sur elle, y compris les membres de sa propre famille… Pourquoi? Nul ne saurait le dire, même pas le doyen du village.

L’horreur naît de la tradition, mais aussi du quotidien, s’ils ne sont pas sans cesse remis en question. Les privilèges disproportionnés des nobles et des hommes d’église sous l’Ancien Régime, l’esclavage, les pogroms en Europe de l’Est, le lynchage des Noirs aux USA, l’extermination des Juifs pendant la deuxième guerre mondiale, la ségrégation en Afrique du Sud n’étaient pas des fatalités, encore moins des traditions morales ou culturelles. La prison de Guantanamo, la condition des Palestiniens ou des Kurdes, l’écart de salaire entre les hommes et les femmes, ne le sont pas non plus aujourd’hui.     

80. Yvain

Un chevalier sans quête perd sa raison d’être. Yvain (Yvain ou le chevalier au lion) l’a bien compris, c’est pourquoi il s’est mis en route. Ce qu’il n’a pas compris, c’est qu’une quête ne s’improvise pas: il faut savoir ce que l’on recherche avant de seller son cheval. Il faut aussi que cela ne serve pas qu’à flatter son orgueil car le rôle d’un chevalier est avant tout de secourir les plus faibles. Or, Yvain, chevalier sans quête, s’est mis en tête de venger son cousin, Calogrenant, qui a défié sans raison le gardien de la fontaine, Esclados le Roux, pour sa plus grande honte. 

Certes, Yvain a des circonstances atténuantes; les dysfonctionnements de la cour – dont le roi Arthur a sa part de responsabilité – et le désoeuvrement des chevaliers de la table ronde expliquent en partie le parasitisme de cette vénérable institution. Hélas, en venant à bout du gardien de la fontaine, Yvain est conforté dans la légitimité de sa quête. Encore enivré de cette victoire,  il épouse à la légère Laudine – qui a trop besoin d’un défenseur pour lui demander de justifier son acte insensé envers son époux – et promet de défendre la fontaine. Pourtant, Yvain ne tiendra pas sa promesse. Gauvain flatte son ego et le presse de faire la tournée des tournois pour prouver sa valeur, ce qu’Yvain, bouffi de suffisance, s’empresse d’accepter. Est-ce un hasard si Gauvain et Yvain partagent la dernière syllabe de leur nom?   

En ne respectant pas le délai accordé par sa dame, en délaissant Laudine, Yvain a failli à son devoir. Il le sait, comme il sait qu’il est dans son tort et que l’existence qu’il mène est vaine, mais il partage la fêlure et le fatalisme du personnage tragique. En roue libre, il court à sa perte. Seule Laudine peut l’arrêter; elle lui retire sa confiance en lui retirant son anneau. Honteusement mais justement répudié par sa dame, l’effet est aussi dévastateur que l’eau jetée sur le perron de la fontaine: Yvain trébuche et dévale une pente qui le conduira à la folie. Il en perd jusqu’à son nom. Ce voyage intérieur lui permettra  de comprendre que son pire ennemi est lui-même.

Comment ce dernier aurait-il pu imaginer un jour que sa quête était celle de la connaissance de soi? Que le seul moyen pour lui de recouvrer son identité est d’affronter son ego? S’il veut reconquérir Laudine, il doit d’abord récupérer son statut et son nom. Concrètement, il se met au service des autres sans attendre ni remerciement ni gloire. Il résout le dilemme du bien et du mal en sauvant le lion des crocs du serpent, il secourt nombre de demoiselles en détresse. Pourtant, sans sa dame et sans nom – il se fait appeler le chevalier au lion – il erre, tourne en rond. Le long voyage qu’il effectue le ramène toujours au même cruel endroit: la fontaine de Brocéliande. Le seul remède à cette errance: le pardon de sa dame, l’anneau magique passé au doigt. Mais il faut le mériter.

Si tous les combats dans lesquels s’engage le chevalier au lion servent de bonnes causes, le dernier entre Gauvain et Yvain prend une dimension épique et symbolique. D’abord, ce sont deux chevaliers de la table ronde qui sont prêts à s’entretuer: la cour est en guerre avec elle-même.  Ensuite, ni l’un ni l’autre ne connaît l’identité de son adversaire. De force égale, le duel s’éternise; il n’y a pas de vainqueur. Enfin le roi Arthur sort de sa réserve (et de sa dormition). A la manière de Charlemagne dans La chanson de Roland, il tranche en faveur de la bonne cause défendue par Yvain. Dans ce duel aveugle, Gauvain, en défendant la mauvaise cause, représente Yvain au début du roman; il ne se bat pas pour la justice, mais pour flatter sa gloire. D’ailleurs, s’il a dissimulé son nom, c’est qu’il se doute bien que la cause qu’il défend n’est pas bonne. En remportant ce duel, Yvain recouvre son nom, sauve la cour en rétablissant le roi sur le trône, et se trouve conforté dans la légitimité de sa cause.

Yvain peut maintenant se présenter devant Laudine et promettre de défendre la fontaine et sa dame. La quête intérieure se transforme en une quête bien plus vaste: la réunion d’Yvain et de Laudine trouve son apothéose dans le rétablissement de l’ordre des chevaliers.  

79. Fontaine

Yvain ou le chevalier au lion est un roman médiéval de Chrétien de Troyes. C’est aussi sans doute l’un des plus accessibles. La fontaine y joue un rôle prépondérant. En effet, ce n’est pas moins de cinq fois qu’Yvain ou son cousin Calogrenant la trouvent sur leur chemin, souvent par hasard, un peu comme s’ils tournaient en rond. C’est aussi la porte magique menant à un monde parallèle dans lequel se trouve la dame, l’amour, Laudine.

Depuis quand errions-nous dans la forêt à la recherche de cette maudite fontaine? Je ne saurais le dire. Etreint par l’angoisse, j’étais aussi tendu et nerveux que mon cheval que je conduisais à l’aveuglette et qui s’en rendait bien compte. Nul doute que nous tournions en rond, lorsqu’il me sembla percevoir entre les feuilles sombres d’un buisson de houx une lueur. Nous nous approchâmes. Au détour d’un bosquet de coudrier, j’aperçus la fontaine enrubannée de chèvrefeuille. Au serpentin des tiges, parmi les fleurs odorantes, des grappes de rubis pendaient lourdement au-dessus d’un perron d’émeraude taillé d’un seul bloc.

Me rappelant la mésaventure de mon cousin Calogrenant, je répandis sans état d’âme l’eau froide de la fontaine qui pourtant bout joyeusement sur le perron. Le prodige se réalisa comme je l’avais ouï conter: le ciel s’assombrit brusquement et décocha des éclairs dans toutes les directions suivis d’un vacarme assourdissant. Les oiseaux effrayés prirent la fuite sous une pluie battante. Comme les aigrettes du pissenlit, ils se bousculèrent vers des cieux plus cléments. Un vent tempétueux se leva; les branches croisèrent le fer et se fracassèrent comme les bois du cerf s’entrechoquent à la saison des amours. Je couvris tant bien que mal mon heaume et ma monture de mon écu.

Entre volutes de brume et trombes d’eau, je distinguai un lieu découvert. Mon seul salut! J’éperonnai mon cheval rendu fou. Bruissant les herbes, ses fers s’imprimèrent profondément dans le sol gorgé d’eau, éclaboussant ses flancs boueux. Arrivé au milieu d’une clairière, le vent se tut et un oeil sanglant balaya l’horizon à travers les nuages en déroute. Regardant autour de moi, mon coeur chavira; je pris la mesure de mon geste: la forêt ravagée ne se résumait plus qu’à un champ de ruines d’où montait une litanie lancinante parmi les cimes foudroyées. Un arc-en-ciel raviva mon orgueil et lorsque la pluie cessa, j’eus tôt fait d’étouffer la plainte du remords sous les cris virils du conquérant ivre de gloire.

De nulle part, le redoutable gardien de la fontaine, Esclados le Roux, apparut! Sur son écu, un lion à la crinière et aux moustaches flamboyantes. Il s’approcha fièrement. Avant de refermer son heaume au panache vermeil, il me jeta à la figure déconfite: « Vassal, vous m’avez infligé, sans m’avoir défié, une honte et un dommage. » Le mal était fait, j’étais dans mon tort, mais ne voulus le reconnaître. Le combat s’engagea. Les lances ne suffirent plus, nous eûmes recours aux épées sans jamais mettre pied à terre. En lambeaux le duel réduisit nos hauberts, nos heaumes cabossa. La lame mortelle de mon épée fendit le couvre-chef du gardien de la fontaine et poursuivit sa course; sous une touffe de cheveux roux, cervelle et sang s’échappèrent de la brèche. Sentant sa dernière heure venue, le malheureux galopa à bride abattue jusqu’à son château. Avili par mon orgueil, tel un chien de chasse, j’eus l’indécence de poursuivre le lion de feu, réclamant un trophée et plus tard la main de sa dame, Laudine.

Je le vois bien aujourd’hui, j’ai manqué à mon serment, blessé à mort un chevalier innocent, flatté ma gloire et délaissé la fontaine et sa veuve pour la vanité des tournois. En me retirant son anneau sans me rendre mon coeur, ma dame poussa l’échelle; je dégringolai les échelons de l’humaine raison. Nu et dépouillé de mon nom, je m’enfonçai au plus profond de la forêt. Au milieu de la feuillée, j’assistai à une lutte sans merci entre un lion et un serpent. Ce combat raviva mon remords et réveilla ma foi; « Le lion est ma noblesse », réalisai-je stupéfait. Je sauvai le lion des crocs du serpent et avec son aide fis mon devoir si longtemps différé en me mettant au service des hommes. Combien de fois nos pas nous menèrent à la fontaine par le plus cruel des hasards? Je ne saurais le dire, mais chaque fois le couteau remua dans la plaie. Demain peut-être, Laudine me pardonnera, si ma dame a vent des exploits du chevalier au lion.

78. Rhinocéros

Il rougeoyait à la fin de l’heure quand il est venu me trouver pour exprimer son désaccord quant à la note d’oral que je lui avait attribuée. Déjà pendant le cours, son visage avait pris une lueur de braise quand je lui avais dit sur un ton las pour la vingtième fois peut-être qu’il devait effacer les réponses de l’année passée dans sa brochure de dissertation (il refait son année). Il m’avait rétorqué étranglé que je savais bien pourquoi il ne pouvait le faire. Je ne savais pas et ne sais toujours pas aujourd’hui. A croire que, tel un Oedipe, il est sous l’emprise d’une fatalité tragique. La note menaçante avait suffi; je lui avais demandé de sortir et d’aller se calmer dans le couloir cinq minutes.

Bref, pour revenir à la fin du cours, afin de calmer son indignation, je redonnai au jeune homme incandescent le résultat de mon évaluation concernant chaque élément de sa présentation: résumé, personnages, thèmes, conclusion, les erreurs de langage. Il me reprocha le manque de détails. Je lui expliquai que comme chaque présentation ne dure que cinq minutes et que les élèves défilent sans pause les uns après les autres, son reproche n’était pas fondé. Sourd, il me donna une autre estimation de sa performance (juge et parti!) et dit qu’il contestait la mienne qui était « n’importe quoi » et que c’était « à la tête de l’élève ». J’expliquai à l’élève sanguin que s’il était capable d’évaluer si parfaitement la qualité (irréprochable) de son travail, peut-être n’avait-il plus rien à apprendre dans ce collège. Il se retourna alors vers son camarade qui était resté auprès de lui mais en retrait et lui dit que des profs comme ça il faudrait « les jeter ». Les jeter où? Je n’en sais rien. Son camarade choisit prudemment de conserver une attitude neutre.

C’est vrai, j’oublie parfois qu’un prof doit dorloter l’élève, l’encenser, lui mettre de bonnes notes, ne pas le faire douter qu’il a raison et ne surtout pas détruire sa croyance en l’efficacité de ses méthodes d’apprentissage. D’ailleurs, peut-on dévier un rhinocéros de sa trajectoire quelle qu’elle soit?

Je lui dis que si la pression était trop forte, s’il se sentait persécuté, il valait mieux qu’il change d’école, de trajectoire. Puis je lui demandai de sortir suffisamment sèchement pour qu’il s’exécute. Une fois dans le couloir, il me dit que j’irai en enfer. J’ai beau ne pas être croyant, je suspecte que la remarque n’est pas amicale.

Comment faire comprendre à un rhinocéros que les bornes du collège ne lui conviennent pas? Qu’il s’épanouirait dans un apprentissage ou dans une école qui brasse moins d’abstrait, ne requiert pas l’habileté de la langue ou de la mine, le tact et la subtilité du caméléon? Qu’il pourrait dépenser son énergie dans la savane au lieu d’accumuler l’aigreur d’un cornichon dans son bocal?

Malgré le cuir de ses plaques, cet écorché vif prend toujours tout comme une attaque personnelle et répond du tac au tac de manière agressive – eruptive serait plus juste. S’il se contrôle physiquement, on est toujours proche de la rupture. Son visage ravagé par l’acné rougeoyant par intermittence, sa corne bornant son front pointée sur moi me le rappellent chaque seconde.

Lorsqu’il quitta enfin les lieux, je me sentis plus désarmé que blessé. Sachant que la veille il avait été renvoyé une journée entière de l’école et voyant qu’il n’en avait tiré aucun enseignement, lui demander une lettre d’excuse me sembla vain. Il crierait alors peut-être au complot. Bref, je fis mon rapport que j’envoyai à son responsable de groupe et à la doyenne du degré. Je me sentis soulagé, même si cela ne résolvait rien. C’était veille de week-end, j’avais hâte de quitter l’enceinte du collège, hâte de faire l’autruche.

Je dormis sur mes deux oreilles (d’autruche), mais le lendemain, ma première pensée alla vers cet incident. Avec un peu de recul – la nuit porte conseil, dit-on – je compris que je ne pouvais en rester là. Je souhaitai régler le problème, sortir ma tête hors du sable. Après ce qu’il était arrivé, je voyais mal comment je pourrais lui ouvrir la porte de mon cours la semaine suivante et  prétendre que rien ne s’était passé.

Le mardi suivant, je le retins à la porte, lui tendis une feuille et lui demandai de se rendre à la bibliothèque. Sur la feuille, on pouvait lire: « Travail de quarante-cinq minutes. Dans un premier temps, faites un effort de mémoire. Rédigez un rapport objectif et dépassionné sur ce qu’il s’est passé vendredi après le cours de français en y incluant les mots échangés avec votre professeur et les apartés avec votre camarade. Ensuite, présentez-moi des excuses sincères par écrit. S’il y a trop d’écart entre votre compte rendu et le mien, si vous ne jugez pas nécessaire de me présenter des excuses ou si celles-ci ne sont pas sincères, l’affaire sera portée devant la Direction qui tranchera et vous serez, en attendant, exclu de mon cours. »

Pendant la nuit, une chouette avait dû murmurer à mon oreille. Puisse-t-elle murmurer à celle du rhinocéros.

77. Démocraticraquement

Les démocraties antiques n’ont jamais duré dans le temps et ressemblent à des oligarchies ou à des aristocraties. Au Moyen-Age, elle existe à l’échelle du village sous la forme d’assemblées communales, mais jusqu’à la Renaissance et bien au-delà, on ne rêve que de princes éclairés. Qu’en est-il aujourd’hui?

La Russie est une grande démocratie. Le président ne peut briguer que deux mandats de quatre ans… d’affilée. Vladimir Putin – grand démocrate – le sait bien: président de 2000 à 2008, premier ministre de 2008-2012, président de 2012 à 2018, Vladimir Putin vient d’être réélu pour quatre ans… avant d’être à nouveau premier ministre pour un mandat? Président pour deux? La Chine est une grande république populaire. Le président ne peut briguer que deux mandats de cinq ans… Xin Jinping – grand républicain – le sait bien: président depuis 2013, il a été réélu cette année… à vie!

Autant de kilomètres carrés et de millions d’hommes régis par des structures démocratiques poreuses entre l’exécutif, le judiciaire et le législatif qui in fine ne font qu’un; des structures démocratiques fragiles à l’abri de contre-pouvoirs et de médias indépendants, protégées par des lois ajustables à la gloire des autocrates d’antan.

Autant de kilomètres carrés et de millions d’hommes aux mains de dieux sourds et aveugles, charismatiques et manipulateurs qui réclament la construction mégalomane et aberrante de châteaux sur le sable. Le fantasme du prince éclairé à la vie dure dans la psyché du peuple et de ses représentants crédules qui favorisent l’avènement de colosses aux pieds d’argiles, de tigres de papier, d’anges aux ailes de cire qui s’abreuvent de la sueur et du sang du peuple et ne songent qu’à leur postérité, non à la destinée de leur peuple.

De l’autre côté de l’Atlantique, la structure démocratique est saine (même si la construction d’un mur ne la renforce pas), mais elle aussi est mise à l’épreuve par les gesticulations clownesques d’un vieil homme à l’ego encombrant. Plus près de nous, Merkel est affaiblie et ne trouve pas l’appétit de réformer l’Union. Macron se heurte à l’immobilisme ataviste de la société française – un héritage malheureux et paradoxal de la révolution. L’Inde et le Brésil ont fort à faire chez eux; le Japon et l’Angleterre tournent en rond à la recherche de leur identité perdue. Quant aux autres démocraties, elle sont trop insignifiantes pour créer une dynamique. Souvent paralysée (Italie), souvent usurpée (Philippines, Vénézuela), la démocratie a-t-elle encore un avenir?

Répondre oui ne suffit pas, il faut s’engager en votant et en élisant nos représentants. Si l’eau stagne, elle n’est plus oxygénée; les poissons meurent.